De l’autre côté

Film français de Chantal Akerman

 
Sortie le 04-06-2003

Durée: 1h40

 

L’esthétique du désespoir de Chantal Akerman

De l’autre côté est le dernier volet d’une trilogie composée de trois long métrages qui ont été réalisés dans trois pays différents (D’Est, tourné en Europe en 1993,et Sud, réalisé au Sud des États-Unis en 1999). Associés par leur thème - l’exil et le racisme - ces films revendiquent également les mêmes parti pris esthétiques. " Frôlant la fiction ", les trois opus s’ouvrent aux expérimentations nouvelles des " installations " vidéo. De l’autre côté, qui ne comporte aucun véritable ressort dramatique, aucun commencement ni fin, est susceptible d’être vu en boucle dans un musée. Le dispositif choisi par la cinéaste permet toutefois de surmonter une dispersion revendiquée (absence de fil conducteur, simple juxtaposition des témoignages et des images) tout en croisant plusieurs genres et registres : la photographie (certains plans évoquent irrésistiblement Hopper ou Weston), la musique (rythmique des alternances de séquences) et le cérémoniel religieux - étranges processions de silhouettes émergeant de la nuit telles un défilé de revenants. Le sujet de l’enquête - puisque, à première vue, il s’agit d’un " documentaire " - est la situation cauchemardesque de ces mexicains qui attendent le moment opportun de franchir la frontière les séparant des États-Unis. Délibérément, cyniquement, les autorités américaines pousseraient les clandestins vers les zones désertiques ; vaincus par la faim, la soif ou les reptiles, ils y périssent le plus souvent, parfois sans laisser la moindre trace. Chantal Akerman interroge les rescapés et les proches de ceux qui ont disparu. Elle explore ces figures dévastées, inexpressives ou mutiques de la tragédie en cours, nous montrant ainsi quel est le prix réel du mirage américain.

A travers ces visages et ces paysages figés, vides, interchangeables, la cinéaste filme l’angoisse et le désespoir. Alternant témoignages monocordes, filmés en plans fixes, et panoramiques interminables de murs et de grillages, Chantal Akerman soumet le spectateur à rude épreuve, alors même que ses partis pris formels (hardis !) font pencher le documentaire du côté de la fiction. Chorégraphique, savamment orchestrée et encadrée, l’exploration subjective se double d’une interrogation inquiète sur la signification du spectacle du " mal que l’homme fait à l’homme ". La question posée est ici in fine celle de la définition d’un art qui - comme l’observent aujourd’hui certains philosophes - allait autrefois de pair avec celle du " monde ". Mais quand il n’y a plus de monde, la notion d’" art ", au sens où nous l’entendions communément, est devenue caduque .