Dogville

Film danois de Lars von Trier

Avec Nicole Kidman, Paul Bettany, Stellan Skarsgård…


Sélection officielle Cannes 2003


Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 21-05-2003

Durée: 2h58

 

Tous des chiens !

Au bout de cinq minutes, agacé par le dispositif – un décor de studio sans cloison, sans porte, juste des lignes marquées au sol et quelques accessoires -, j’ai déjà envie de partir ; mais comme, par principe, je ne quitte jamais une salle obscure avant la fin du film, bien que je n’aime pas, je reste.

Au bout de deux heures, assommé par le sadisme du scénario et par le caractère nauséeux de la mise en scène, j’ai toujours envie de partir ; mais – toujours un peu par principe, et beaucoup en pensant à la critique indignée que je pourrai en faire -, bien que je déteste, je reste.

Au générique, scandalisé par la fin odieuse (cf. plus bas) et par le banc-titre nauséabond sur lequel défilent les crédits – des photos de l’Amérique misérable accompagnées par le très rock’n’roll Young Americans de David Bowie -, j’attends que les lumières se rallument. Puis je sors enfin, fulminant contre ce film haïssable et méditant tout le mal que je pourrai en dire… Depuis, la détestation qu’a suscité en moi ce film a atteint un tel degré que j’ai fini, avec un peu de recul, par la trouver intrigante, intéressante, voire amusante, et j’ai vaguement revu mon jugement à la hausse. Mais je continue à trouver Dogville abject.

Nul autre que son propre réalisateur ne pouvait surpasser le sadisme du déjà éprouvant Dancer in the dark. Dogville n’est d’ailleurs pas sans rappeler son prédécesseur dans sa façon de faire subir le pire aussi bien à son héroïne-martyre qu’à son spectateur. A la première – Nicole Kidman remplace Björk -, Lars Von Trier inflige d’insoutenables tortures morales et physiques. Il joue sans vergogne avec les nerfs du second, lui imposant de pénibles suspenses assortis de retournements poussifs (le quinzième coup de cloche tardif, le titre de chapitre induisant en erreur…), n’ayant de cesse de lui arracher des larmes en lui enfonçant les doigts dans les yeux. Les climax insoutenables que constituaient le crime de Selma et sa danse dans le couloir de la Mort cèdent ici la place à deux scènes de viols absolument insupportables. L’une tire parti du dispositif avec une irritante habileté et l’autre est accompagnée de dialogues atteignant des sommets de cruauté.

Heureusement, pour notre salut, les dialogues sonnent irrémédiablement faux et il est dur de succomber au " réalisme " du jeu des acteurs, tant leurs sentiments sont factices et leur évolution arbitraire. Il est vrai que le dispositif pour le moins incongru dans lequel le démiurge les a placés, et qui rend sensible la promiscuité de ce petit village de montagne où tout finit toujours par se savoir, permet une distanciation salutaire à l’éprouvante avalanche mélodramatique qu’endurent les personnages. Si une chance est donc consentie au spectateur, aucune, en revanche, n’est laissée aux protagonistes ; au cas où ils pourraient lui échapper, le dictateur Von Trier appelle à la rescousse son narrateur – dont le commentaire est, du reste, fort bien écrit – pour se moquer d’eux, nous rappeler à l’ordre et nous dire que penser d’eux.

Tout ça n’est qu’un jeu : au détour d’une question posée par son personnage principal, Grace (Nicole Kidman, donc, qui passe de la biche aux abois à la gamine capricieuse en passant par la figure christique sans changer grand-chose à son jeu honnête), Lars Von Trier l’admet. On lui en sait gré ; cela ne rend pourtant pas l’entreprise moins déplaisante. Admettons que chacun de ses nouveaux films procure une expérience unique et constitue une recherche formelle intéressante marquant d’une pierre l’évolution du cinéma. Sa mise en scène, qui depuis Breaking the Waves cherche à tout prix à éviter le beau, n’en demeure pas moins éprouvante. A trop vouloir saisir fiévreusement, caméra à l’épaule, des instants magiques de jeu, elle quitte vite le territoire de l’absence de beauté pour atteindre d’invraisemblables excès de laideur. Et si le cinéaste danois aime à se cacher derrière une fausse naïveté et une fausse modestie, ne sachant trouver aucune justification à ses règles du jeu, le plus arrogant, dans cette histoire de chasse à l’arrogance, c’est bien lui. Et des plus détestables qui soient.

Non sans avoir laissé un gangster réfléchi (pauvre James Caan, condamné à jouer impeccablement les mafiosi jusqu’à la fin de sa vie) se livrer à l’apologie de la punition – pour être exact, à l’exhortation à la responsabilité ( mais de là au jugement droitier à l’emporte-pièce, il y a un pas allégrement franchi), le film semble vouloir démontrer qu’il est absurde d’être de gauche et qu’il vaut mieux être anarchiste. Les riches sont des mafieux, les pauvres de veules créatures, alors pourquoi excuser ces derniers puisqu’on est tous pourris ? Lars Von Trier fait preuve d’un cynisme pour le moins stupéfiant. Pas du cynisme désespéré, inquiet ou mélancolique qui fait les " grands cinéastes cyniques " - pour reprendre la formule utilisée contre Todd Solondz par Jean-Philippe Tessé dans le dernier numéro des Cahiers du Cinéma. Non, non. Il fait bien preuve d’un cynisme terminal, d’un cynisme… cynique. Notons au passage qu’étymologiquement, cynisme vient du mot grec pour chien. Dog, Dogville. La boucle est bouclée, la queue est mordue.

Finalement je reconnais à Lars Von Trier et à son film un immense bienfait, dont je leur sais gré : ils m’ont fait réaliser que je n’étais pas si misanthrope que ça. Encore que. En entendant mon voisin déclarer à la fin du film : " C’est bien de voir des films intellectuels, de temps en temps, quand je sors je me sens plus intelligent ! ", j’ai bien failli un instant perdre la foi en l’humanité et épouser le point de vue douteux du film…