Fatma

Film tunisien de Khaled Ghorbal

Avec Awatef Jendoubi, Nabila Guider, Bagdadi Aoun et Amel Safta.





Par Laurent Tessier
 

Durée: 2h04

 

A 17 ans, Fatma est violée par son cousin. Pendant le reste du film, qui parcourt les quelques années suivantes de sa vie, elle garde, impassible, cette déchirure pour elle. Une vie de mensonge et de dissimulation qui aboutit à une opération chirurgicale, décrite comme très courante, et qui consiste à se faire recoudre l’hymen afin de simuler la virginité.

Pourtant, Fatma ne semble pas vivre entourée d’implacables fondamentalistes : son père et sa belle-mère acceptent qu’elle parte poursuivre ses études à Tunis ; elle y rencontre des amies aux mœurs apparemment totalement occidentalisées, puis un mari médecin, aimant et moderne. Dans Fatma, la femme tunisienne paraît tout d’abord privilégiée, si l’on compare sa situation à celle des femmes d’autres pays de tradition musulmane, plus médiatisés récemment : pas de voile, encore moins de bourka pour ces filles qui osent étudier, travailler, éduquer à leur tour mais aussi faire la fête, danser, vivre en assumant leur féminité (quand Fatma devient institutrice, on ne la voit d’ailleurs pas donner de cours, mais apprendre à une petite fille à se faire les ongles…). Mais au long du film, on comprends peu à peu que cette liberté apparente a un prix. Les femmes tunisiennes ne conservent leurs " privilèges " qu’à condition de se maintenir en équilibre sur le fil de la perfection, et la moindre erreur les ramène inexorablement " à la case départ " : celle des familles cadenassées par des frères " étudiants en théologie " dont l’ombre continue à roder.

Le prénom Fatma, extrêmement courant dans le Maghreb, est inspiré du nom de la fille du prophète Mohammed. Il porte en lui l’idée même de la femme arabe traditionnelle, pure et respectueuse. Paradoxalement, il a pris le sens de " servante ", pour les français au temps de la colonisation. Au delà de ces significations passées, Khaled Ghorbal, 52 ans, cherche peut-être, dans ce premier long métrage, à donner une connotation nouvelle à ce prénom, à évacuer toutes les soumissions qui y sont tapies, sans pour autant tomber dans un optimisme naïf. Fatma n’est en effet ni une critique absolue de la société musulmane, ni comme on pourrait le croire, une apologie d’une société tunisienne, censée incarner un Islam modéré face aux extrémismes voisins. Cofondateur du projet " Ecole et cinéma, les enfants du deuxième siècle ", Ghorbal ne cache pas une évidente volonté éducative : une volonté de donner les éléments pour comprendre la complexité des problèmes qu’entraîne la modification progressive du rôle de la femme dans le monde arabe. A travers une mise en scène des plus sobres, il fournit en deux heures ce qu’il a conçu avant tout comme un " travail minutieux de vérification des faits, dans un souci constant de saisir au plus près la réalité. ", et ce afin de pouvoir mettre en scène les contradictions et les hypocrisies de la société tunisienne face à ses fatmas