Elephant

Film américain de Gus Van Sant

Avec Eric Deulen, Alan Frost, John Robinson, Elias Mc Donnel


Palme d’or Cannes 2003. Prix de la mise en scène Cannes 2003.


Par Clémentine Gallot
 
Sortie le 29-10-2003

Durée: 1h21

 

" Jamais vu de jour si immonde et si beau. "

Commandé par la chaîne américaine HBO pour relater le massacre de Columbine, le film a échappé à une programmation télévisuelle pour rejoindre in extremis les rangs de la sélection officielle cannoise.

Le titre Elephant est repris d’un film d’Alan Clarke sur la violence en Irlande du Nord, diffusé en 1989 sur la BBC. Gus Van Sant (My Own Private Idaho, Prête à tout), a été distingué deux fois (Mise en scène et Palme d’Or), au nez et à la barbe de Lars Von Trier. Assez pour susciter l’exaspération d’une partie de la presse, qui en a soupé des massacres lycéens, surtout après Michael Moore, récompensé un an auparavant. Il n’est pas nécessaire de s’attarder sur la comparaison entre les deux, si ce n’est pour noter que la réussite de l’un met en lumière la caducité et la tromperie de l’autre (la leçon  : ce n’est pas toujours l’éléphant qui trompe).

L’accueil mitigé reçu au festival s’explique, pour certains, par l’absence de message clair. Or, Elephant qui n’est pas un film à thèse, est pourtant limpide. Evacuant rapidement ce qui pouvait en constituer l’écueil (manichéisme, complaisance, condescendance, spectacle ou didactisme), le cinéaste ne professe aucune leçon : le récit des événements tel qu’il est présenté dans sa banalité échappe à toute explication.

Le film débute et se termine par le plan d’un ciel paisible, le réalisateur étant désireux de ne pas exclure d’une journée ordinaire un événement que rien ne laissait présager.

Elephant est une réussite fulgurante. On est en premier lieu infiniment touché par la justesse du ton : les dialogues, parfois improvisés, sont d’autant plus spontanés que les jeunes gens ne sont pas comédiens. Le rapport du cinéaste aux adolescents est aussi pudique qu’incisif. Deux jeunes garçons lymphatiques, dont on verra se profiler le renversement, basculeront finalement dans un déchaînement violent et mécanique. Si le film ne porte en son sein aucune trace de ressentiment, le temps morcelé est pourtant marqué d’avance par la tragédie à venir.

Elephant a été couronné d’un prix pour sa mise en scène hyper maîtrisée et épurée qui fait croire à des errances et à des hasards : une alternance de longs plans fixes et de plans séquences consacre chacun des personnages dans son intimité. Accompagnée de la " Sonate au clair de lune ", la longue marche d’un jeune homme - marqué, symboliquement, d’une croix dans le dos - prend des allures de procession (sa tête est baignée d’un halo de lumière) quand résonnent des chants sacrés. Le ralenti subtil de la caméra accompagne le regard du spectateur. Douceur hiératique. Le talon d’Achille d’un tel film stylisé  serait d’être trop méticuleux : raffinement des couleurs, écran carré (format TV oblige), multiplication des points de vue.

Elephant a été tourné dans un lycée désaffecté. L’aura fascinante de ce squelette géant cède la place à la claustration de couloirs labyrinthiques. Le théâtre des événements se transcende, jusqu’à devenir un cadre abstrait, et l’œuvre d’art n’a alors plus rien de l’œuvre, et plus rien de l’art.

On voudrait faire croire à un film polémique, anti-américain, racoleur. A l’inverse de ce que laissait présager son titre, le film n’a rien de pesant: lyrique, sublime, Gus Van Sant est en état de grâce.