Le temps du loup

Film français de Michael Haneke

Avec Isabelle Huppert, Maurice Bénichou, Patrice Chereau, Béatrice Dalle, Olivier Gourmet…


56e Festival de Cannes (hors compétition)


Par Christophe Litwin
 

Durée: 1h53

 

Le sacrifice.

Une famille en vacances s’aperçoit en arrivant que sa maison de campagne est occupée par une autre. Le père est abattu ; la mère et ses deux enfants, dépossédés de tous leurs bien sauf une bicyclette, cherchent un abri pour la nuit. Sous le fait divers, c’est progressivement une situation collective dramatique qui se révèle.

Les villageois, toutes les anciennes connaissances, refusent l’hospitalité. Il faut impérativement quitter une région (sans doute la Creuse) où tout a changé, où tout fait à présent défaut. Il faut fuir, survivre dans la peur. Les comportements individuels se transforment, et nos vacanciers estivaux se voient projetés dans la vie de réfugiés de toutes origines – tous cherchant à quitter cette région maudite.

Seule l’émergence d’embryons de vie collective permet de vivre à nouveau ailleurs que dans l’obscurité nocturne, mais cette vie collective est en même temps l’exposition à la folie. Rationnements, méfiance croissante, prostitution, désespoir et basculement dans le mysticisme religieux – jusqu’au sacrifice. Les conditions font qu’on peut être contraint de partager sa couche avec l’assassin de son mari…

Haneke parvient avec ce film à briser la condescendance de notre regard à l’égard des situations des réfugiés. Nous voyons toujours ces événements de loin, mais comme des images qui nous les rendent faussement proches, avec l’information suffisante pour les expliquer, imputer leurs causes, et de ce fait une certaine indifférence pseudo-bienveillante. Nous avons la presque jouissance de voir ces drames sans qu’ils nous touchent. Les gens concernés par ces événements ne nous ressemblent déjà plus dans ces images, parce qu’ils ont été transformés, parce que ça se passe ailleurs, parce que c’est leur histoire.

Ici c’est le contraire qui se produit, ce sont des personnages de notre quotidien qui se trouvent plongés dans cette situation, et c’est notre humanité qui se modifie sous nos yeux. Jamais l’événement cause de cette situation ne trouve d’explication ou de détermination – ses effets sont progressivement plus perceptibles, mais on comprend seulement que quelque chose de terrible a dû se produire – on ne sait ou ne voit jamais quoi. Aucun spectacle-catastrophe hollywoodien.

Comme on l’a dit cependant, la transformation de cette humanité, si proche de nous pourtant au départ, ne la plonge pas dans un pur état de nature – où l’homme est un loup pour l’homme. Ce Temps du loup est plus pour les réfugiés la hantise d’un état où tous s’entre-dévorent, que son accomplissement. Certes, la situation fait basculer certains dans le crime (vol, viol, meurtre), d’autres dans un désespoir suicidaire, quelques-uns enfin dans une survie à l’état sauvage. Mais ce que saisit la caméra de Haneke, c’est aussi bien comme la révélation de destins au sens fort.

De la même façon que le théâtre de l’après-guerre nous présentait les héros de l’Antiquité dans des habits contemporains, ce sont des personnages qui appartiennent à la représentation religieuse qui semblent s’être déguisés derrière certains de nos réfugiés – ou tout au moins que les regards cherchent. Les passeurs deviennent des justes, l’idée grandit que le sacrifice d’un seul sauvera cette humanité (de nombreuses scènes et la situation même rappellent inévitablement Le Sacrifice de Tarkovski), et l’orphelin semble prendre la figure de ce saint.

Cet horizon de transcendance n’est peut-être qu’une apparence illusoire produite par des personnages à bout de force. Reste que dans ce clair-obscur statique, où les rapports de force et de pouvoir (par l’habit, la culture, la rhétorique, l’argent, etc.) entre les différents milieux sociaux sont progressivement annulés dans leur sens et leurs effets, nous n’assistons pas uniquement à une déshumanisation ou même à une dégradation relative de la condition de nos semblables devenus " réfugiés ".

La fable de Haneke laisse ouverte une interprétation pascalienne, où la misère de la condition serait indissociable métaphysiquement de ce qui l’élève, voire, sans résoudre cette contradiction, la transfigurerait en grandeur. Dans la mesure où le spectateur partage cette incertitude il communie avec les personnages.

Ainsi, le film nous met d’abord à distance du jugement teinté de condescendance que nous portons sur des réfugiés que nous déconsidérons très ordinairement dans leur humanité. Il nous révèle la force psychologique que nous devrions puiser en nous-mêmes pour survivre quand tous les repères sociaux ordinaires se métamorphosent, quand le quotidien devient théâtre de la cruauté : la mise en scène et les dialogues dans l’abri sont d’une violence brechtienne, tout ce que l’artifice social ordinaire masque est à présent vu de tous (comme l’abattage brutal des bêtes).

Mais l’essentiel, c’est l’idée, ouverte, que parmi ces destins qui nous sont ordinairement étrangers, c’est parfois une élévation métaphysique et religieuse de l’homme qui se profile – pleine d’ambiguïté. Le Temps du loup, hué à Cannes, est d’une rare beauté.