Dogville

Film danois de Lars von Trier

Avec Nicole Kidman, Stellan Skargard, Paul Bettany





Par Laurence Bonnecarrère
 
Sortie le 21-05-2003

Durée: 2h47

 

Étonnante farce macabre

Mauvaise nouvelle. Le cinéma semble vouloir faire la preuve ad oculos (par l’image) que " le monde est désormais mûr pour sa fin ". Patocka l’avait dit dans ses fameux Essais hérétiques ; cela paraît se confirmer .

On peut protester, crier, déplorer  : le fait est là ! Lorsque l’on a vu un certain nombre de films récents (comme le Werner Shroeter (Deux) ou le dernier Akerman (De l’autre côté) ), on s’imagine que l’on a touché le fond. Loin s’en faut ! Dogville, cependant, ne retient pas seulement l’attention pour son extrême pessimisme, pour son esthétique ébouriffante, mais aussi de manière plus inattendue, pour son ironie exaspérante. Lars von Trier est un farceur, comme en témoigne l’" humour " incandescent des dernières minutes du film.

L’action se situe à Dogville, un cul de sac des Montagnes rocheuses, dans les années 30. Mais le cinéaste nous refuse la facilité de filmer les paysages pittoresques de cette magnifique région des États-Unis. On se souvient des sarcasmes qu’il avait essuyés pour n’avoir pas tourné son dernier film - Dancer in the Dark - aux USA. Cette fois-ci, il a bien tourné là-bas ! Or l’action se déroule entièrement dans une sorte de hangar à ciel ouvert. Le village est une idéalité, une abstraction, dont les contours sont dessinés à la craie sur un parquet noir. Les cloisons sont inexistantes, mais quand quelqu’un " frappe " à la porte, on entend toc toc. Certains meubles symbolisent un espace privé, d’autres sont marqués au pochoir : idem pour les buissons de groseilles. Tout cela ressemble fort à une approche théâtrale, à ceci près, entre autres, que les plans larges nous montrent le village en plongée. Sophistiquée, la mise en scène est également inventive et ingénieuse : le film regorge d’idées purement cinématographiques, assez géniales  parfois. Ainsi par exemple la visibilité-invisible des viols, vus des spectateurs sans l’être des villageois qui vaquent hypocritement à leurs occupations. Certains plans sont magiques (Grace dans les pommes par exemple, etc.). Si l’irréalisme du dispositif n’est pas une totale innovation (cf. Perceval le Gallois, Smoking No smoking , l’Anglaise et le Duc, etc.),le traitement et l’interprétation du cinéaste sont ici pleinement justifiés parce que adéquats à son propos.

Il s’agit en effet d’une parabole. Soit donc une petite communauté rassemblant des gens pauvres, ni bons ni mauavis, assez arriérés pour la plupart d'entre eux, et qui vivent à l’écart du reste du monde. Ces " braves gens " vont se trouver complètement déstabilisés par l’irruption d’un " corps étranger ", (Grace, une jeune femme poursuivie par des gangsters, et qui atterrit là par hasard). Figure de l’innocence tout comme les héroïnes de Breaking the waves et de Dancer in the dark, elle est belle, elle est sainte. Acceptée d’abord avec réticence par les villageois, elle sera bientôt réduite en esclavage et accusée de tous les crimes, du fait même de sa candeur, de son refus du Mal : Grace est comme l’âne des Animaux malades de la peste. Elle doit être sacrifiée.

Tel le croquis plutôt sombre de l’humanité que brosse Lars von Trier. De l’humanité ? Oui, ce qui arrive là pourrait se produire n’importe où, n’importe quand, et l’on se demande bien pourquoi les américains se sont sentis plus spécialement visés ! Quoi qu’il en soit, au-delà du traitement très sophistiqué de son sujet, le cinéaste déploie tout son talent, notamment en ménageant une progression dramatique implacable. Chaque villageois va basculer de la charité à l’exécration, pour des raisons plausibles, propres à chacun. Certaines scènes de sadisme doublé de perversité sont extraordinaires, comme celle du petit garçon à la fessée, par exemple. L’analyse des mécanismes et des ressorts de la haine ordinaire est saisissante. On est sans doute dans la filiation de Brecht (L’Opéra de quatre sous) auquel on ne peut s’empêcher de penser. Mais ce n’est pas un film à thèse (les gangsters = les bourgeois = les braves gens…). Lars von Trier est autrement plus malin. Et subtil satiriste. On songe plus à Jérôme Bosch, et son Dogville n’est pas sans rappeler Les Sept Péchés capitaux, la Charrette de foins ou Le Jugement dernier.

Alors, Dogville est-il un film d’humour noir ? Restez jusqu’à la fin pour en juger. En tout cas, en ce qui me concerne, j’ai apprécié le fait que Moïse (le chien, seul innocent) est finalement épargné. C’est la seule lueur d’espoir du film, en fin de compte.