A cinq heures de l'après-midi...
Panj é Asr

Film iranien de Samira Makhmalbaf

Avec Aheleh Rezaïe, Abdolganie Yousefrazi…


56 e Festival de Cannes (Compétition officielle)


Par Christophe Litwin
 

Durée: 1h46

 

Pas à pas

Après la chute du régime des Talibans, la vie reprend son cours dans un Afghanistan dévasté et chaotique, entre l’espérance nouvelle pour les femmes, encore soumises au tchadri, qui accompagne leur accès à l’enseignement, et le maintien de liens traditionnels coercitifs forts, concentrés sur le noyau familial.

Nagreh est ainsi une jeune afghane de vingt ans, toute pleine d’un immense désir d’émancipation, qui suit ses premiers cours en secret – son père, paysan bigot, tendre et simplet, ne la laisserait pas faire, sinon. Un jeu s’instaure dans son école : faire comme si les étudiantes pouvaient assumer des responsabilités politiques dans le pays. Nagreh rêve alors de devenir la Benazir Bhutto (Présidente du Pakistan avant l’arrivée du Général Musharraf) d’Afghanistan. Elle se passionne de politique et interroge chacun (sauf son père) sur le sujet – ce qui donne lieu à un échange fort comique avec un soldat français sur l’élection de Chirac…

L’écart entre l’espoir naissant avec l’ouverture au savoir et la réalité socio-historique au moment de la chute est manifeste. Tout se fait pas à pas. De manière très symbolique, Nagreh cache sous son tchadri des chaussures à talon. De belles séquences filment la jubilation qu’elle éprouve à entendre le bruit de ses petits pas féminins résonner.

Mais ce changement si progressif pour les uns est un bouleversement incompréhensible pour les autres. Samira Makhmalbaf filme la désorientation de cette population à travers une multiplication de scènes surréalistes, évoquant presque Kusturica : transformer en maison la carcasse d’un avion écrasé, ou encore habiter tout seul un gigantesque palais royal totalement délabré.

Elle montre surtout avec poésie comment l’état d’ignorance politique de la population et la faiblesse économique de ses ressources donnent à certains une naïveté salutaire pour regarder le malheur, en même temps qu’ils rendent pour d’autres ce malheur incompréhensible : le père de Nagreh ne saisit pas ce qui s’est produit, a juste vu son monde archaïque s’effondrer. Sa détresse et son aveuglement conduisent nos personnages (Nagreh, son père, sa belle-fille veuve et son nouveau-né malade) dans une traversée du désert apocalyptique et insensée. Tout se fait de nouveau pas à pas, mais le contraste entre ce déplacement à pied et le déploiement des hélicoptères alliés, rend si dérisoires ces espaces désertiques interminables à l’échelle de l’Afghan. La marche devient à présent insupportable et sans objectif bien déterminé (trouver une ville musulmane). Le mélange entre l’espoir naissant borné par le traditionalisme patriarcal et le bouleversement décrit conduit à une désorientation absolue, l’idée d’un abandon de Dieu. Le mouvement en devient bêtement si épuisant et si lent, qu’il paraît impossible : une agonie.