Fantômes

Film français de Jean-Paul Civeyrac

Avec Dina Ferreira, Emilie Lelouch, Guillaume Verdier


Grand Prix Festival de Belfort 2001


Par Clémentine Gallot
 

Durée: 1h33

 

Inquiétante étrangeté

Une maîtrise de philosophie, la FEMIS, quelques courts métrages, un long métrage remarqué (Le doux amour des hommes sorti il y a quelques mois), tels sont les débuts prometteurs de Jean Paul Civeyrac. Peu d’œuvres et déjà une approche presque obsédante, d’un film à l’autre : la quête de l’amour (Le doux amour des hommes), de la vie, ici, avec Fantômes.

Un jeune homme, Antoine, quitte son premier amour pour " vivre " enfin en allant à Paris, mais il sera sans cesse hanté par son spectre. Une jeune fille, Mouche, appelle Bruno, son amoureux, mort dans un accident de voiture, tant et si bien qu’il finit par revenir, une nuit. Une femme entre deux âges, Viviane, rentre un soir chez elle et retrouve les hommes qu’elle a aimés et qui sont morts ou que la vie a éloignés.

Civeyrac signe avec Fantômes un film sur la difficulté de vivre, sur nos relations avec la mort : on retrouve en leitmotiv la disparition, tous les personnages s’étonnent à un moment du film car, simplement, " les gens disparaissent " telle cette silhouette qui s’évanouit dans la brume ouatée de la nuit. Ce motif de la disparition atteint aussi le spectateur, à qui le fil de l’histoire échappe, qui se perd progressivement dans un flou cotonneux. Car si le film de Civeyrac est parfois pesant ou trop sérieux, il est néanmoins intéressant, empreint de poésie, et riche de trouvailles visuelles.

Il met en scène une jeunesse torturée, blafarde, les yeux hagards, des beautés douloureuses, à travers une esthétique " spectrale ". Les personnages sont habités par une sorte de dandysme : délivrée des contraintes matérielles, l’âme semble pouvoir s’épanouir. Tous luttent pour s’accrocher à la vie : faire l’amour, du théâtre… Dans une très belle scène, Mouche attache Bruno pour l’empêcher de " retourner " dans le monde des ombres : sublime lutte des corps. Lorsque le jour se lève, il ne reste que la corde, tous deux ont disparu. La maîtrise filmique est incontestable — parfois même trop accentuée — et reflète une vision toujours personnelle, notamment dans des plans qui rendent toute l’étrangeté des corps : un visage, et des mains, venues du hors champ, qui le caressent.

L’influence du symbolisme sous-tend le film d’un bout à l’autre : il suffit de penser aux morts pour qu’ils reviennent. L’histoire, ancrée dans un contexte actuel, nous plonge pourtant dans une réalité autre, qui nous dépasse. Cette atmosphère est soulignée par la musique : contrebasse, violons, orgue omniprésents et inquiétants. Le film nous plonge dans un univers nocturne ou perpétuellement plongé dans la pénombre, glissant vers le fantastique. Fantômes est un conte triste : les êtres de l’au-delà n’ont rien de fantomatique, les prodiges sont racontés comme s’ils se comprenaient d’eux-mêmes, chacun est capable de les ressentir à sa manière. Jean-Pierre Civeyrac s’insère ici dans la continuité d’un cinéma qu’on pourrait qualifier de métaphysique.