Dolls

Film japonais de Takeshi Kitano

Avec M.Kanno, H.Nishijima, T.Mihashi, C. Matsubara, K.Fukada, T.Takeshige





Par Henri LanoŽ
 
Sortie le 30-04-2003

Durée: 1h53

 

Admirable

Il est toujours fascinant de suivre la maturation du talent chez un cinéaste jusqu’à son aboutissement. C’était le cas d’Almodovar pour Parle avec elle, de Kaurismaki avec l’Homme sans Passé, c’est aujourd’hui celui de Takeshi Kitano pour le superbe Dolls.

Ce qui est plus troublant chez ce dernier, c’est son parcours professionnel : je ne capte pas la télévision japonaise, mais on sait qu’il en reste un des fantaisistes les plus populaires, aujourd’hui encore, alors qu’il poursuit la carrière cinématographique que l’on connaît. On imagine mal Patrick Sébastien suivre la même filière.

L’ouverture du film nous propose une représentation d’un spectacle de marionnettes (dolls) Bunkaru qui est, depuis trois siècles, une des formes classiques du théâtre japonais avec le Kabuki et le Nô. Notre goût occidental ne nous prépare ni à cette musique, ni à ce texte psalmodié, ni à cette animation faite par des manipulateurs apparents. La première réussite de Kitano est de nous rendre accessible ces récits tragiques en les illustrant par trois histoires contemporaines entrelacées, décrivant le drame qui brise trois couples tandis que se succèdent les saisons. Je n’en dirai pas plus sur ce très beau scénario. Comme Kitano signe ses films en tant qu’auteur, réalisateur et monteur, il en assume réellement la paternité, ce qui est rarement le cas dans cette profession où les metteurs en scène ont trop tendance à ratisser les compliments qui devraient revenir aux auteurs.

L’ensemble de la réalisation est exemplaire. L’histoire, peu dialoguée et soutenue par les images magnifiques de Katsumi Yanagishima (qui nous changent de l’envahissante et médiocre DV), progresse grâce à un montage à la chronologie déstructurée, mêlant de fugitifs flashes back et forward, dans une construction qui atteint l’apogée du cinéma muet classique et l’écriture d’Alain Resnais. Les idées de plans abondent, jouant avec la mobilité de la lumière ou l’utilisation de décors et d’objets insolites. Une autre qualité de ce récit est la discrétion de la violence, traitée systématiquement hors champ, où les coups de revolver se muent en chute de feuille morte chargée de cruauté, loin des flots d’hémoglobine et des grimaces d’agonie habituelles. Il n’y a pas d’emprunt, non plus, aux incontournables trucages numériques qui s’incrustent dans la majorité des productions actuelles, et on doit à la seule Nature la splendeur de certaines images. La qualité de la bande sonore, enfin, où les trouvailles incessantes de mixage, la profondeur des longs moments silencieux et la remarquable musique de Joe Hisaishise composent un équilibre lyrique qui soutient la beauté de l’image et l’émotion qu’elle dégage durant le lent cheminement de l’action vers la conclusion tragique qui nous ramène au spectacle Bunkaru et boucle la boucle amorcée dans la première séquence.

Dans les moments de doute, il est réconfortant d’être rassuré : Dolls est la preuve que le Cinéma est bien un art.