Et si on parlait d'amour

Film franšais de Daniel Karlin

 
Sortie le 24-04-2002

Durée: 1h45

 

Et si on parlait d’amour…dans la loft society

Bon d’accord, parlons en … Au départ on est bien disposé , et puis c’est la chute, rude, sur un tas de cailloux.

A priori on est tenté de dire qu’il est moins question d’amour que de sexe, moins de sexe dans l’amour que de sexe cache-misère. Peut être même de misère sexuelle, mais là, encore faudrait t-il s’entendre sur le terme.

A la réflexion, c’est un film audacieux et pénible.

Audacieux d’abord, parce qu’il prend le parti d’éclairer le rapport de la sexualité et de l’amour dans les sociétés modernes : comment trois couples les concilient, comment une femme célibataire vit l’une à défaut d’avoir l’autre. La sexualité, avec l’appui actif des médias et le refus de l’ancienne politique judéo-chrétienne du sacrifice et du sexe coupable occupe le premier plan : dans ce contexte, qu’en est- il de l’amour ?

On connaît la réponse d’Almodovar : trop de sexe, pas assez d’amour. Bref, on est passé de la culpabilité à la fixation.

La réponse de Si on parlait d'amour est toute autre.

Quatre enquêtes sont menées par Karlin qui interroge successivement un ancien instituteur devenu " homme public " dans sa localité et sa femme aide soignante ( 60 et 50 ans environ), puis une journaliste lyonnaise, puis encore un couple " moderne à l’ancienne " où le mari et la femme (au foyer) partagent leur temps entre leurs activités, les rencontres érotiques, le conjoint et les enfants. Un couple de handicapés, enfin, qui évoquent leur rencontre et prépare leur mariage.

Dans ces quatre cas, une aspiration commune à la transparence : Violette et Bernard, que Karlin filme dans des parties échangistes, ont tenu à en informer leurs petits enfants ; et le public désormais. Cathy a décidé d’ exposer au grand jour ses fêtes, la nuit, avec des partenaires multiples, Julien et Sophie, après huit ans de fidélité sans nuage, se racontent leurs aventures extra conjugales. Enfin : pour Daniel et Karine, handicapés tous les deux, le problème n’est pas tant celui de l’exclusivité que celui de la possibilité physique d’avoir une relation ; ils décident de se marier devant la caméra.

Le fil rouge du film, c’est donc la revendication d’une transparence qui intervient à plusieurs niveaux : dans le couple, le sexe (affranchi de la fidélité, ou simplement de la honte ) et, dans tous les cas, le rapport au public.

Du même coup, les questions posées aux protagonistes par Karlin ne sont pas simplement d’ordre informatif, l’enquête relève plutôt d’une maïeutique teintée de psychanalyse : Violette, la femme du premier couple, n’a pas connu son père, c’est Bernard qui a pris l’initiative de la sexualité à plusieurs, qui lui a demandé de ne jamais avoir d’enfants parce qu’il en avait lui même cinq d’un premier lit. Cathy est une ancienne obèse que son enfance a lâchée, Julien, le commercial dont la femme est au foyer s’interroge, très laconiquement, sur une brève et récente expérience homosexuelle.

Ce faisant, Karlin fait état du virage qu’ a pris, d’après lui, la sexualité depuis le " Jouissez sans entraves "  de 68. S’agit- il pour autant d’enregistrer " la nouvelle norme du sexe, qui se pratique en dehors du couple, au su et au vu de son conjoint et à plusieurs ",comme l’écrit un journaliste des Cahiers, ou bien une recension complaisante de cas particuliers relatifs à la misère sexuelle en France ou ailleurs, comme l’ont dit au contraire des critiques indignés?

En fait, il me semble que le principal intérêt du film de Karlin, une fois digéré le pilonnage des scènes de partouzes, est là, dans les divergences des critiques qu’il suscite et la réflexion sur " l’avenir " de l’amour : on est tenté de revenir aux Particules élémentaires dont il reprend le constat (la libération sexuelle ) mais dont il tire des conclusions contraires à celles de Houellbecq : la sexualité a pris des formes multiples et marginales par rapport à l’ancienne norme du sexe, le secret et l’exclusivité, et c’est bien. Tout vivre, tout se dire, tout montrer. Comme sur le divan. Là où Houellbecq utilisait le porno ordinaire pour condamner l’individualisme issu de la révolution sexuelle de 68, Karlin légitime ce qu’il constate. Au passage il fait des spectateurs les otages d’une séance de psychanalyse publique.

Précisément, c’est là que le film devient pénible : le traitement- tout montrer- est donc, au delà de toute espérance, adéquat au propos – vive la transparence.

Sauf que le propos est contestable ( c’est ça l’avenir radieux : un amour sans ellipse dans une loft society ?)et son traitement, au delà du supportable.

Quoique, dans l’art délicat du documentariste, la frontière entre révéler et tout dire soit parfois difficile à maintenir, Karlin semble l’effacer le plus souvent des deux mains – avec l’enthousiasme pourfendeur de celui qui règle son compte aux tabous judéo-chrétiens.

A d’autres moments cependant, très forts et justes, la limite est clairement établie entre vérité et déballage comme dans la très émouvante deuxième partie du film, ou dans quelques plans de la troisième : peut -être parce que Cathy, Daniel et Karine se situent au delà d’une quête individualiste, hédoniste, que leurs difficultés ont quelque chose de plus existentiel, de vital même.