El Bonaerense

Film argentin de Pablo Trapero

Avec Jorge Roman, Dario Levy, Mimi Arduh, Hugo Anganuzzi


Prix au Festival d’Amsterdam


Par Christophe Litwin
 
Sortie le 09-04-2003

Durée: 1h32

 

Du Flaubert sans bovarysme

Zapa, 32 ans, serrurier dans un petit village d’Argentine, participe à un cambriolage. Il exécute naïvement les tâches que lui commandent ses compagnons et se fait bêtement arrêter. Son oncle, policier, parvient à suspendre les charges qui pèsent contre lui. Zapa s’exile à Buenos Aires, et s’engage dans la police. On découvre alors le quotidien ni heureux, ni totalement sordide d’un personnage lambda, sans talent, sans don exceptionnel. Une histoire d’amour sans passion avec une de ses instructrices. Un lien de confiance plus ou moins sérieux avec un commissaire véreux. Aucune aspiration forte, aussi bien dans l’action que dans le discours.

Seule qualité distinctive parmi ses collègues policiers : Zapa a été serrurier – mais on se souvient aussitôt que, pour autant, il n’avait rien d’un Arsène Lupin. Dans ce nouveau milieu, la petite corruption (pots de vin, trafics, etc.), la petite répression (aussi bien dans les rapports hiérarchiques que dans la " gestion " de la petite délinquance), la médiocrité règnent. Zapa, personnage moins directement influençable qu’inconscient et indifférent à ce qu’on lui demande de faire (tant que cela n’exige pas un effort ou un risque excessifs), se laisse doucement, bêtement contaminer – jusqu’au meurtre.

Une histoire, on ne peut plus banale et idiote somme toute, mais peinte avec beaucoup de virtuosité et de maîtrise : un grain d’image et une luminosité qui rendent à merveille le caractère dépassionné de la réalité mise en scène, et ce autant dans les moments de violence que dans ceux de quiétude. Ni un monde de souffrance et de misère absolues, ni véritablement un monde d’ennui et de suffisance : un règne du gagne-petit mi-corrompu, mi-satisfait – avec le défoulement souvent brutal de ses frustrations.

On ne peut pas parler d’une véritable perte de l’innocence pour Zapa. Non plus d’un basculement dans l’univers inconnu du crime. Pas non plus de mise en avant du dilemme quant à la responsabilité individuelle du personnage ou la mise en cause de la société dans son ensemble. Certes la police se montre violente et corrompue, mais sa tâche demeure indispensable pour le maintien d’un simili d’ordre ; certes, Zapa fait de mauvais choix, mais il ne peut pas toujours délibérer, prévoir les conséquences – il ne s’indigne pas, mais ne se plaint pas non plus. Nous sommes avant tout devant la peinture d’une société, non son procès ou celui de ses malfaiteurs, par un spectateur confortablement installé dans la position d’un juge qui trancherait.

L’intérêt majeur de cette peinture réside précisément dans la continuité insensible de la médiocrité plus ou moins honnête à la médiocrité plus ou moins pouilleuse, passablement assassine. L’évolution ne relève pas de grandes décisions ou d’ambitions démesurées. Il n’y a pas non plus de mauvaise conscience débordante une fois le meurtre accompli : un certain malaise du personnage, mais aucune esquisse de revirement essentiel. Tout cela signifie bien peu – avec le bruit, mais sans la fureur. Le parti pris artistique radical du réalisateur est tenu jusqu’au bout de façon parfaitement conséquente. Sans trace d’indignation morale ou de fuite métaphysique, il n’y a dans El bonaerense aucun ultime soubresaut pour rédimer le réel, pour donner grâce à cet état social vérolé – aucune tentative non plus pour le diaboliser.