Etre et avoir

Film français de Nicolas Philibert

Avec Georges Lopez (l’instituteur) et… ses élèves.


Présenté au Festival de Cannes
Séance spéciale - le 19 mai 2002



Par Stéphane Durin
 
Sortie le 28-08-2002

Durée: 1h44

 

Etre et avoir est un documentaire. C’est un beau, simple et vigoureux documentaire qui suit l’année scolaire dans une classe unique d’Auvergne. Où des écoliers, du CP au CM2, s’efforcent de répondre à l’austère dévouement de leur maître. Le récit procède par étapes, par dévoilements, épousant la sérénité troublée de la nature, dont les paysages ponctuent le montage comme une page que l’on tourne, sur laquelle on souhaiterait s’arrêter.

On pense à Lars Von Trier qui dans Breaking the waves entrecoupait ses cadres déchiquetés, son récit insoutenable et poignant, de tableaux sereins aux couleurs sucrées. Le contraste jouerait également dans Etre et avoir, entre la nature, ses apparats saisonniers, suspendue par la contemplation de l’auteur, et le récit serré, exigeant, parfois éprouvant. Il y a surtout, outre le plaisir de filmer, la volonté de donner à voir ce qui entoure cette école. La nature telle qu’elle est. Une classe telle qu’elle vit. Le temps passe, les saisons tournent, l’année avance. Le collège pour les uns, la retraite pour le maître. Si sociologie il y a, elle est en friche, implicite, esquissée. Philibert dévoile sans exhiber, souligne sans asséner. Si le propos conjugue finesse et variété, c’est parce qu’il ne s’impose pas. Le mérite d’Etre et avoir est aussi d’avoir livré une méditation sur le temps subi par l’enfance, et non déploré par la vieillesse. Non pas le temps disparu, mais le temps qui s’avance et menace. Il y a une véritable empathie chez Philibert, sans amertume ni fantasme : l’enfance n’est pas seulement éclats de rires et vertes prairies, (même en Auvergne…), mais aussi calculs assommants, compas réfractaires, coloriages soporifiques que l’on voudrait abandonner. La curiosité parfois, l’ennui et la violence également. Philibert prend l’enfance au sérieux. Ce rendu têtu, sincère, intègre du monde, c’est l’engagement d’un documentariste livrant ce qu’il ressent : que le monde est complexe, rugueux, mais aussi admirable, donc admiré et décrit. Une description dans laquelle l’auteur se montre sans empiéter sur l’univers qu’il peint. Comme si la complicité manifeste entre un maître et ses élèves, un regard et un lieu, entre la fiction et le documentaire n’étaient pas seulement souhaitables, mais nécessaires. On pourra lui reprocher ses enfants, trop enjôleurs, trop mignons. Son maître d’école, que certains jugeront trop dévoué, trop attentif, trop obstiné pour être vrai. On pourra reprocher à Philibert d’aimer ce qu’il filme, de faire part, à sa façon, de son plaisir. On pourra aussi soutenir l’inverse, trouver qu’il ne montre, ne dit pas assez. On pourra surtout reconnaître que pour nous émouvoir, Philibert est parti de routes venteuses, d’étables, de crayons, de visages, de bâillements et de troupeaux, laissant le réel respirer et livrer son souffle. Reconnaître que l’enchantement s’est patiemment institué. Que Philibert a su allier pudeur et plaisir, ce qui est rare. Donc précieux.