Donnie Darko

Film américain de Richard Kelly

Avec Drew Barrimore, Davey Chase, Patience Claveland, James Duval, Patrick Swayze





Par Pierre Collotte
 

 

Imaginez un ado soudain transporté dans ce monde. Ca commence par une course à vélo, longue glissade insinuante dans les quartiers à pelouses de la classe moyenne américaine. Un ado sur son vélo qui ne sait pas où il va, accroché à quelque chose comme la sensation de la chute. Désorienté et tête de mule. Quand il arrive chez lui, c'est pour trouver un mot sur le frigo qui demande : "Où est Donnie?"

Une scène de dîner réunit la famille - le ton monte un peu, Donnie traite sa soeur de connasse, un peu plus tard sa mère de salope, mais tout ça placidement: on va bientôt comprendre pourquoi. Donnie a un problème émotionnel. C'est un type sympa, plus intelligent que ses profs, plus mature que ses camarades ; il a des soucis de sexe aussi, et avec tout ça il est un peu flippé. Ca pourrait être un film d'ado, ou un film qui montre comment et à quel point, pour un ado, et sans que rien de particulier n'ait changé dans une vie irrémédiablement quotidienne à un ou deux détails près (cadeaux du ciel), quelque chose comme l'évidence d'être là a foutu le camp. La force du film, c'est que vraiment rien n'a changé, et qu’il n'hésite pas, pour mieux piéger son public,à utiliser sur un mode ironique les codes de l’esthétique clipée (vue mille fois) pour nous présenter les jeunes au collège, les traditionnelles rangées de casiers, la prof de lettres et sa classe, la petite nouvelle, etc. Sauf que, ce qui a changé quand même, c'est que pour Donnie le monde diurne s'est doublé d'un univers nocturne de science-fiction. Il est somnambule : un lapin géant lui dit que ce monde doit bientôt connaître une fin, un prof de physique l'initie à la "philosophie du voyage dans le temps". Ainsi, le film recycle une grosse quantité de clichés (comme Paul Thomas Anderson, Richard Kelly choisit comme décor les années 80, années-cliché) ; mais il y a ce quelque chose d'incongru, comme un gros insecte sur la pelouse ou une vieille hirsute au milieu de la route, qui doit introduire un décalage à la fois ironique et grave. Et puis, derrière la bestiole bizarre qui réfléchit en le redoublant l’enfermement dans le monde (angoissante scène au miroir dans la salle de bain), l’horizon, à moins que ce ne soit l’issue, révélé par la fiancée (à son tour Donnie demande : où va-t-elle ? tandis qu'un plan large ouvre la profondeur de champ, dans la rue). L'intrigue est ficelée comme ces nœuds magiques qu'on dénoue d'un coup en tirant très fort aux deux bouts.

En ce qui me concerne, j'ai été un peu déçu par l'esprit du film : Richard Kelly trahit l'inspiration libertaire de la science-fiction pour faire un (énième) film catho (avec sa galerie de prêtres: Graham Greene, Stephen Hawking...) comme seuls les Américains et peut-être Pialat savent en faire d'authentiques. Certainement il s'en dégage une force, et puis il y a le pari, plutôt réussi je crois, de faire sentir quelque chose de grave en travers de l'incongru.

Mais "Donnie Darko" : ne vous y trompez pas, c'est un nom de superhéros, sauf que le superhéros d'aujourd'hui n'a plus tout à fait la même tête, ni tout à fait le même genre de pouvoir qu'avant. Le superhéros d'aujourd'hui est anonyme, il a perdu l'évidence du sens, et son entreprise est invisible, c'est la fraternité humaine (pour laquelle il faudra bien que quelqu’un donne sa vie) - et il est désolé, désolé. Sans doute on a les superhéros qu’on mérite.