Brève traversée

Film français de Catherine Breillat


Diffusé le 14 mars à 20h45 sur Arte


Par Elisabeth Montlahuc
 

Durée: 1h21

 

Si la caméra ne le suivait pas, Thomas passerait plutôt inaperçu, au contrôle des passeports du Havre: le style 16-20 ans, encore mal dessiné. Pourtant quelque temps plus tard, tout change, quand il a pris possession des lieux: un grand bâtiment flottant confiné, baigné dans une lumière de bateaux de nuit - bleue et jaune alternativement. D’abord il aperçoit au self une paire de jambes hautement chaussées, surplombées d’une rousse aux yeux pâles. Le genre qui veut le plat principal servi avec frites, sans frites. Ensuite, comme il est posté par hasard derrière elle, l’anglaise lui donne la part qu’elle ne veut pas: premier échange de sourires et de frites.

Elle porte un pull vert pomme: rousse et verte dans une lumière, très blanche, de cantine; elle lui propose de s’asseoir en face d’elle et là les choses commencent… Son regard à elle effeuille le sien, fixe, froid, distant. Bleu, cerclé de rose. Son visage à lui prend soudain la carnation du désir, lèvres charnues sous des yeux noirs, mobiles: il se laisse observer lascivement. Il réfléchit la lumière, comme dira Catherine Breillat après la projection, le désir que l’autre porte sur lui.

Après le shopping où elle l’emmène – pour contrarier l’instinct du romanesque -, ils échouent dans l’un des bars du bateau. Commence la seconde offensive: la séduction par les jérémiades. Le pouvoir par la culpabilisation. Les hommes ceci, les hommes cela. Leur unique idée sur les femmes: coucher puis en finir. Lui essaie de s’extraire péniblement de ces généralités qui le propulsent hors du champ du désirable: non, non, le désir n’est pas ailleurs, il est ici, tous les hommes ne sont pas des salauds, etc. Rien n’est plus désirable que celui qui semble ne plus croire au désir d’un autre. A moment unique, objectif absolu: pour lui, c’est la première fois. Elle le sait, elle insiste donc: Mais si mais si, du haut de leur petit monde protégé encadré de lumière artificielle, le magicien qui crible d’épées la boîte dans laquelle sa partenaire attrape des crampes, en est le meilleur exemple: les hommes font les paons, les femmes flétrissent à l’ombre de l’amour qu’elles leurs portent, généreusement, à pure perte, sans retour. Ce disant, les yeux de l’anglaise sont étrangement mélancoliques…

Quelques dénégations, refus et consentement plus tard, le tour est joué: la voici calée dans la mémoire de Thomas, ad vitam aeternam.

Dommage que la lumière crue du matin annonce la sortie du bateau: fin d’un rêve et retour à la terre ferme.