Distance

Film japonais de Hirokazu Kore-Eda

Avec Arata, Yusuke ISEYA, Susumu TERAJIMA, Yui NATSUKAWA, Tadanobu ASANO





Par Laurent Tessier
 

Durée: 2h12

 

Le 20 mars 95, la secte Aum (" la nouvelle Eglise "), répand une considérable quantité de gaz sarin dans les couloirs du métro de Tokyo, tuant 12 personnes, et en blessant plus de 5 000.

Six ans plus tard, écœuré par le traitement de ce drame par les médias japonais, qui se sont trop souvent contentés de diaboliser les membres de la secte sans jamais chercher à comprendre ou à expliquer leur terrible geste, Hirokazu Kore-Heda revient, à sa manière, sur les lieux du crime.

Trois ans jour pour jour après que les membres de la secte de l’Arche de la Vérité eurent déversé un poison mortel dans les réserves d’eau de Tokyo, puis se furent donné la mort, quatre membres de leurs familles respectives se recueillent sur les lieux du drame. Ils rencontrent alors le seul rescapé de la secte. Forcés à passer la nuit ensemble dans ce lieu funeste, ces personnes que tout sépare échangent ou gardent pour eux les questions et les éléments de réponse, face à la conduite incompréhensible de ceux qu’ils croyaient connaître.

La grande force de Kore-Heda réside sans doute dans sa capacité à éviter, malgré la difficulté d’un tel sujet, tout pathos, toute lourdeur tragique. Au début du film, on croit presque assister à la simple réunion de vieux amis partant pour un pique-nique, et ce n’est que très progressivement, grâce à un montage d’une grande finesse, à un système élaboré de flash-back, que la trame déconstruite des faits nous est dévoilée. " Montrer que la vie continue me semble plus réel que d’évoquer la catharsis de héros ou d’anti-héros, et je crois qu’il est plus douloureux de parler de vie quotidienne que de souffrance et de tragédie. " Sur le tournage, une grande liberté a ainsi été laissée aux acteurs (peu connus à part Susumu TERAJIMA, comparse habituel de Takeshi Kitano), mais tous excellents. Ils ne disposaient pas, dans la plupart des scènes, de scénario écrit, mais seulement de situations. A eux d’exprimer ce que ce drame leur inspirait. Car pour Kore-Heda, " nous faisons tous partie de la famille des auteurs de cet attentat. ". Et c’est bien le lien qui nous unit à ces criminels qu’il s’agit donc d’élucider.

Des événements eux-mêmes, on ne verra rien. Ce qui intéresse Kore-Heda c’est plutôt la distance qui sépare " ceux qui passent de l’autre côté pour " contribuer à l’Histoire " et ceux qui continuent à vivre dans un monde de valeurs relatives. " Mais aussi la distance entre ces quatre personnages qui, tout en étant dans la même situation, sont incapables de partager leur douleur et leur solitude. Et enfin, celle qui nous sépare des protagonistes.

On est loin ici, de même que pour Peppermint Candy de Bakha Satang, des films asiatiques esthétisants, dont le propos se perd dans les limbes de la beauté formelle. Au travers d’une mise en scène raffinée (une maîtrise, notamment, de la lumière et des contrastes des différentes heures du jour et de la nuit que les protagonistes passent à " méditer "), Distance aborde avec justesse des faits de société : l’attentat, le meurtre aveugle d’innocents, le fanatisme… ainsi que les rapports, de distance et de proximité, de peine, de haine et de culpabilité qui nous lient à ces épreuves collectives.