Intimate Confessions of a Chinese Courtisan

Film hong-kongais de Chu Yuan
Film de 1972

Avec Lily Ho, Yueh Hua, Betty Pei Ti, Tung Lin


Festival de film de Berlin 2003 - Hommage aux Shaw Brothers


Par Victor Aumont
 

 

Cris et chuchotements

Chu Yuan est l’un de ceux qui a le plus tourné chez les Shaw, enchaînant trois à quatre films par an, puisant inlassablement dans les fameux décors de Clearwater Bay. En 1984, il tourne un remake " plus à poil, moins esthétique " de Ai Nu (Intimate Confessions of a Chinese Courtisan). L’original, présenté cette année au Festival de Berlin, date de 1972. Ce film romantico-érotique aux accents sadiens, au kitsch agressif (les filles portent des rubans rouges dans les cheveux, des robes roses, la brillance de leur lèvres scintille à l’écran), annonce déjà ses intentions. Au début, on pense à l’ultérieur Salo ou les cent vingt jours de Sodome de Pasolini.

Enlevée parmi d’autres, Ai Nu est livrée à la maison close des Quatre saisons, tenue par la redoutable et perfide Chun Yi. Les nouvelles venues, dressées pour devenir courtisanes, subissent toutes sortes d’outrages. En réaction aux lacérations et à la chaleur des bougies qu’on approche de leur sexe, la sueur perle sur leur front de vierges… Mais ils ont beau attacher Ai Nu, la fouetter, rien ne vient à bout de sa réticence: Chun Yi en tombe amoureuse.

Vendue à quatre hommes qui la violent successivement, Ai Nu veut se pendre. En vain. "Ce n’est pas facile, de mourir, ici ", se moque Chun Yi. Ai Nu se résigne. En fait, elle utilisera l’enseignement de Chun Yi pour se venger d’elle. A la fin, le cercle vicieux du mal se referme sur Ai Nu, empoisonnée par un baiser de Chun Yi. Personne n’a été épargné.

L’histoire est moins subversive que la mise en scène et son esthétique. Chu Yuan utilise les draperies des chambres qui voilent l’écran pour titiller le regard et instaurer une intimité complice entre la scène et le spectateur. Avec les grelots enfantins, les zooms et les flous qui donnent au film un ton presque rock’n roll, Chu Yuan nous plonge dans un univers de perversion d’une naïveté obscène, qui évoque parfois La Maison sur la colline, de Wes Craven.

A cet égard, les scènes d’assauts sont mémorables. Chu Yuan joue avec les attentes du spectateur. Sur un signe, les chuchotements cessent, les serviteurs se dispersent. Tandis que s’emporte le free jazz chinois (imaginez!), un vieux lubrique, barbu et enfantin, s’élance sur la jeune fille. Aux cris horrifiés de celle-ci se superposent les rires sardoniques du prédateur… La musique délire… L’image s’arrête sur le violeur en plein saut, de face, bras et jambes écartées. L’effet comique est irrésistible.

Attisant sa haine, ces images, atroces et hilarantes, reviennent à Ai Nu avant les meurtres. Mais elle a appris à se maîtriser. Elle a compris que ne pas être esclave, c’était s’affranchir du désir. Ce dont les hommes sont incapables.