Come Drink With Me

Film hong-kongais de King Hu
Film réalisé en 1965

Avec Chen Pei Pei, Yueh Hua , Chen Hung Lieh


Festival de film de Berlin 2003


Par Victor Aumont
 

Durée: 1h31

 

Come Drink with Me (1965) est un film produit par les Shaw Brothers, et surtout réalisé par King Hu. Premier et dernier film d’arts martiaux produit par la Shaw, il marque le début du succès du nouveau genre de cape et d’épée " wu xia pian " et la fin, déjà, de la collaboration entre la Shaw et King Hu. On peut dire pourtant que ce film inaugure la carrière artistique de King Hu. Son talent se confirmera dans les films suivant tels que Dragon Gate Inn, The Fate of Lee Kahn, ou Raining in the Mountain.

L’invitation formulée par le titre exprime bien l’esprit du film: invitation à boire autant qu’à se battre, à réussir les deux à la fois, à entrer dans la danse. Allier la tension du combat à la détente du repos – c’est là que l’on reprend ses forces – n’est pas seulement une prouesse, c’est une philosophie. Tout le film repose sur cette injonction. Elle donne leur élan aux scènes de combat, constitue le tremplin des acrobaties. Ainsi c’est la relation à deux, relation essentiellement de séduction – séduire signifie attirer à soi – qui est au cœur de l’action. Mais l’audacieuse invitation concerne aussi le spectateur. Il semble que notre regard, comme un acteur du film, complète le jeu de regards croisés qui comme des balles rebondissantes font circuler l’action.

A l’ère de la dynastie Ming. Sur la crête de montagne s’achemine une escorte. Les visages tannés se dessinent nettement sur le ciel bleu, les basses herbes ondoient. La troupe est arrêtée par un grand homme en blanc, le visage poudré: Face Jade Tiger. Il leur tend une lettre. Celle-ci s’adresse au gouverneur qui a interpellé les cinq bandits du " groupe des cinq tigres ". " Vous les relâchez – ou bien! ". Chang Pu-Ching, le fils du gouverneur, assis dans sa chaise à porteur, envoie bien-sûr promener Face Jade Tiger. Surgit alors, derrière le talus, un groupe conséquent d’hommes en armes. Chang Pu-Ching est pris en otage.

Sa sœur, Golden Swallow, se charge de le ramener. Evidemment, pas question de compromis. Dans l’auberge, premier théâtre de l’action (la mise en scène s’apparente alors au style de l’Opéra de Pékin), Golden Swallow rencontre les hommes de Face Jade Tiger ; elle fait aussi la connaissance d’un énigmatique mendiant.

L’action se poursuit ensuite dans un temple. La sortie hors du temple, et la façon dont le combat continue dehors, à l’air libre, donne une vive impression de l’espace ; le plaisir que procurent ces scènes, étroitement liées à la nature, au vent, à la lumière, est difficilement descriptible. Le troisième lieu de l’action est la nature sauvage ; comme des animaux, les corps filent entre les buissons et les branches, qui bruissent ; la nature est le fond constant sur lequel s’imprime la vitesse, c’est en quelque sorte la feuille qu’a frôlé le pinceau.

Au cœur de la forêt vit le mendiant, en fait grand maître de kung-fu que l’on surnomme the drunken hero. Chevalier errant, sublime bouffon, ce personnage récurrent dans la culture chinoise rappelle aussi certains héros de l’Occident médiéval.

Quel soulagement et quel bonheur de voir Come Drink with Me, (après Hero!) et qui plus est dans une copie si neuve que même King Hu ne l’a pas connue d’une telle qualité. La première chose qui m’a frappée, c’est la finesse et l’humour des dialogues et de leur interprétation. En une seconde, un visage exprime l’autorité, la complicité, indique une sortie, fait prendre une décision, s’étonne; mais aussi, se moque, tourne en dérision l’ennemi. Le regard n’est pas là pour soutenir l’acte, il le précède. La chorégraphie des scènes est organisée d’après un langage de signes, regards et gestes qui se répondent, se répercutent, mais ne se répètent jamais, travaillant ensemble pour faire progresser l’action. En cela, les scènes d’affrontement ressemblent à des morceaux de musique. Une personne, pivot de la scène, dirige la partition tout en introduisant d’autres personnes, comme pour accélérer la vitesse, compléter la ronde, tout comme un cercle qui en tournant intègre des éléments nouveaux.