Chicago

Film américain de Rob Marshall

Avec Renée Zellweger, Catherine Zeta-jones, Richard Gere, John C. Reilly, Christine Baranski, Taye Diggs, Queen Latifah





Par Victor Aumont
 
Sortie le 12-02-2003

 

Chicago, just for fun

L’important, au spectacle, c’est la signature, lance un personnage de Chicago. La remarque risquerait de se retourner contre son auteur. On lui préférera celle de George Orwell, pour qui il existe " de bons mauvais " livres: en l’occurrence, de bons mauvais films, dont la qualité réside dans la naïveté et la légèreté assumées.

De fait, le dispositif mis en place dans cette comédie musicale fonctionne. Plaçant l’action dans l’archétypal Chicago des années Vingt, Rob Marshall dirige un joyeux ballet de jambes galbées, dont la chorégraphie est soutenue par un montage acrobatique et efficace: tortillements de sirènes, bas résilles, plumes aux fesses, susurrant en chœur, dos qui se cambrent, profils de saxophones nimbés, shows glamour pathétiquement fantasmés par l’(anti)-héroïne.

Cette dernière, Roxie, une gourde joufflue moins consistante encore qu’une starlette ratée - que campe une Renée Zellweger égale à elle-même - voit en Velma (Catherine Zeta -Jones), vedette " d’époque " aux airs d’Asta Nielsen, son idole et l’objet de sa jalousie. Quand Roxie et Velma sont arrêtées pour meurtre, la prison, où elles attendent leur jugement, devient le théâtre de leur rivalité. Qui s’attirera les faveurs de Billy Flynn (Richard Gere), avocat désabusé, favori du show-business? Et surtout comment garder les projecteurs braqués sur soi?

Si les images de Chicago sont vaines, elles n’ont rien de répulsif (contrairement par exemple à celles de Dancer in the Dark, autre comédie musicale jouant avec le thème de la peine de mort). La séduction éphémère des chorégraphies et l’humour des dialogues font pardonner l’inconsistance et la pauvreté du fond. En divertissant, Rob Marshall remplit son contrat. Avec le métier et l’authenticité d’un chorégraphe de Brooklyn; sans la virulence ni la modernité pertinente d’un Show Girl.

Du fond brechtien, lieu commun par ailleurs dépassé dont Chicago renvoie un lointain écho, ne reste que le trait le plus superficiel. En cela réside la perversité de cette petite machine. Car si le film a pour sujet le monde du spectacle - asservissement des " personnages " à la demande d’un public volatile, relations humaines uniquement déterminées par l’argent, corruption générale -, ce propos potentiel est annulé par la seule motivation réelle du film: divertir.

Brecht pouvait déplorer que le succès de ses pièces aient de mauvaises causes, car leur but premier n’était pas de divertir. Mais cette contradiction s’évanouit aujourd’hui. Ironique retournement, de la satire ne demeure que la jouissance de l’entertainment. Le cercle se referme. La critique du monde du spectacle produit et alimente le spectacle, en le vidant progressivement du contenu dans lequel, inconsciemment, il a puisé.