Adaptation

Film américain de Spike Jonze
Compétition officielle Festival de Berlin 2003

Avec Nicoals Cage, Meryl Streep , Chris Cooper





Par Clémentine Gallot
 
Sortie le 26-03-2003

Durée: 1h54

 

A trente ans, Spike Jonze est ce qu’on appelle un petit génie du cinéma: réalisateur à ses débuts de clips de Daft Punk et Fat Boy Slim, acclamé pour Dans la peau de John Malkovich, il transpose au cinéma la série à sketchs Jackass, et épouse la fille de F. F. Coppola, Sofia (celle des Virgin suicides). Rien que cela (son physique agréable n’arrange rien à l’affaire).

Si la genèse de son nouveau film, Adaptation, est compliquée, le synopsis l’est bien plus encore. Son scénariste et ami, Charlie Kaufman (également scénariste du film de Georges Clooney, Confessions of a dangerous mind) avait initialement été engagé pour adapter le livre de Susan Orlean, The Orchid Thief. Au lieu de cela, il propose finalement aux producteurs le fruit de son labeur: un script sur la difficulté d’adapter ce roman!

Nicolas Cage interprète ainsi le génial et esseulé Charlie Kaufman himself, lui-même suspendu à la plume de l’écrivain (Meryl Streep), elle-même narrant l’histoire de John Laroche (Chris Cooper), chasseur floral édenté. Le film, inspiré de l’expérience du vrai Charlie Kaufman, n’échappe pas à une dramatisation de la réalité: Charlie se voit flanqué d’un frère jumeau également scénariste – de navets - Donald.

Le scénario, on l’a compris, ne lésine pas sur une narration alambiquée, parfois délirante. Comme dans Being John Malkovich, l’originalité du fond retentit sur la forme. L’alternance des niveaux narratifs et, ici, la polyphonie des personnages autorise un jeu de rencontres entre personnages fictifs et réels, personnages de fiction réalistes et de réalité fictionnés. La schizophrénie nous guette et, si l’on n’est pas déjà égaré, la flexion de la temporalité et les incessants flash-back viennent parachever notre errance.

Le film s’inscrit dans ce courant très à la mode, déjà depuis Henry James, de la méta-fiction, plutôt du méta-cinéma: auto réflexif, il prend cette réflexion pour sujet. Nicolas Cage, enhardi par sa récente gémellité, noie littéralement le spectateur dans une logorrhée verbale digne de Woody Allen. Cette similitude se trouve prolongée par une inquiétude permanente, tant physique (" je suis chauve et gros ") que morale (" je suis un loser narcissique "). Faire de l’incertitude artistique le sujet de sa création n’est pas nouveau en soi. Mais la complication naît de la nécessité de créer du sens à partir d’un matériau existant – le livre -, et de le transposer à un autre médium. Cette mise en image est d’autant plus délicate qu’il s’agit de… fleurs (quoi de plus photographiquement nul?).

Plusieurs scènes d’onanisme ponctuent le film: miroir déformant qui renvoie à l’acte créateur, solitaire, et essentiellement masturbatoire. Charlie partage avec Susan Orlean, l’écrivain desséchée, la recherche d’une passion qui donnerait au monde la mesure de chaque chose.

Après Soderbergh dans Full frontal, Spike Jonze et Charlie Kaufman révèlent les dessous d’Hollywood: médiocrité des productions, pauvreté de l’inspiration. Ironie du sort pour Charlie: dans une deuxième partie, le film bascule véritablement dans le genre (au sens de " convention "), meurtre, poursuite, ce qu’il abhorre plus que tout. Au terme d’une chasse à l’homme dans d’infects marécages, Charlie perd son jumeau, son double (je vous fais grâce de la dialectique du double) : il semble que dans l’expérience de la fiction on abandonne un peu de soi-même.

Adaptation choisit le mode de la confession, mais l’apitoiement ne prend pas et ne fait pas oublier les faiblesses du film: l’ego surdimensionné de ses créateurs, et le scénario calculé au millimètre. Y aurait-il tromperie sur la marchandise? Contrairement à la thèse (il est astreignant, angoissant de créer), le film repose presque totalement sur des pirouettes formelles, résumant l’acte créateur à un calcul empirique.