Japón

Film mexicain de Carlos Reygadas

Avec Alejandro Ferretis, Magdalena Flores, Carlos Reygadas





Par Julien Dufour
 
Sortie le 15-01-2003

Durée: 2h02

 

Le Mexique de nos jours. Un homme, la quarantaine, quitte la ville pour la campagne à la recherche d’un canyon. Il y rencontre des chasseurs. Puis nous apprenons qu'il veut se suicider et faire de ce canyon son tombeau.

Japón, titre énigmatique à la vue du contenu du film puisque, à aucun moment, il n'y est question de soleil levant ou de haïku. Insolite alors? Sûrement. Il suffit de voir le parcours du réalisateur Carlos Reygadas, qui l'est tout autant, pour comprendre. Après avoir fait des études de droit au Mexique puis voyagé entre New York et Londres, il écrit une thèse sur la Cour internationale de Justice mais lâche tout pour le cinéma. Il se retrouve à Bruxelles. Mais pour son premier long-métrage, récompensé à juste titre d'une " Mention spéciale " au festival de Cannes 2001, le cinéaste mexicain revient sur ses terres.

Bien loin de la mégalopole mexicaine, au plus profond des coins perdus, Reygadas ancre son récit. L'histoire de cet homme qui veut mettre fin à ses jours est intimement liée à la nature. Les décors dépouillés jusqu'à l'os respirent la mort, la nature étant réduite à sa fonction végétative. Surgit alors cet homme au destin encore flou qui sur son passage brise le cou à un pigeon. Scène apparemment anodine mais qui témoigne de la violence intérieure du personnage. Commence sa terrible descente en enfer, dans le canyon. La quête intérieure se superpose à son chemin de croix.

Japón est un film à la fois physique et métaphysique, concret et abstrait. Le grain de l'image associé au son extrêmement travaillé, qui peut faire songer au cinéma de Sharunas Bartas, rendent le contenu palpable, tactile. Le lyrisme désenchanté des paysages le dispute à la réalité environnante. Mais, au gré de ses rencontres, le personnage (qui n'a pas de nom par ailleurs) redécouvre la vie. Non sans rappeler le plan final de l'arbre décharné du Sacrifice de Tarkovski, la nature, même dans son atrophie la plus totale, livre une magnifique ode à la vie. Insectes minuscules, rats, copulation entre deux chevaux: peu à peu le film change de direction, et délivre un autre message.

Tout semble se révéler. L'homme le comprend vite et ira demander à une vieille dame s'il peut lui faire l'amour. Cette scène d'amour archi-crue, au-delà de l'acte sexuel en lui-même, s'inscrit dans un processus créateur. Au milieu des quatre éléments naturels que sont l'eau, le feu, l'air et la terre, le spectateur revient au berceau de l'humanité. Mais l'acte va se retrouver couper dans son élan créateur par des villageois qui emportent les murs de la maison que leur avait promis la vieille dame. Un acte qui ne sera pas sans conséquence puisqu'ils périront tous dans des circonstances plus ou moins mystérieuses que le cinéaste se plaît à nous suggérer en un plan-séquence tout en panoramique filmant à la fois ceux qui sont morts et la nature. Car l'essence du film est bien là. Les murs à l'intérieur desquels l'homme et la dame âgée ont fait l'amour se retrouvent partout dans la nature, délestés de leur élan vital. La vie s'est libérée. Son film prend alors des allures bibliques qui sidèrent carrément le spectateur. Et si on peut noter tout un tas de références aux films de Tarkovski, Japón demeure un film étonnant et singulier.

Carlos Reygadas, un auteur à suivre.