Gangs of New York

Film américain de Martin Scorsese

Avec Leonardo DiCaprio, Daniel Day-Lewis, Cameron Diaz





Par Christophe Chauvin
 
Sortie le 08-01-2002

Durée: 2h50

 

Annoncé pour la première fois il y a 25 ans pas Martin Scorsese, le projet de mettre en scène un film sur le fondement de l’Amérique et les émeutes de 1863 à New York aboutit enfin, après des années de réflexion, plusieurs mois de tournage et des problèmes avec la date de sortie et les producteurs. Après tant d’attente, on aurait pu être déçu du résultat : c’est pourtant une fresque grandiose, brutale et cruelle que nous livre Scorsese.

Au début des années 1860, les Etats-Unis sont au bord de la Guerre de Sécession. A New York, la corruption et la violence font rage. Five Points, l’un des quartiers les plus pauvres de la ville, est la proie de la guerre des gangs et le repère des criminels en tout genre. En ces temps de chaos, Amsterdam Vallon, un jeune immigrant irlandais, revient à Five Points après avoir purgé une peine de quinze ans de prison. Son seul but : se venger de William Cutting, alias Bill le Boucher, le puissant chef de gangs qui s’oppose farouchement aux immigrants et a tué son père. Amsterdam, désireux de construire quelque chose, révolté et poussé par la vengeance mais se remettant souvent en question, est un personnage très scorsesien. Comme Travis Bickle, Jake La Motta et les mafieux de Mean Streets, Les Affranchis ou Casino, il a lui aussi un combat à mener : venger son père, mais également sauver son peuple et conquérir une place pour les siens…

Comme Cameron Diaz et L. DiCaprio exhibant leurs cicatrices respectives, Scorsese va chercher les plaies enfouies et pourtant encore si présentes de son pays, les Etats-Unis. Car ce que montre le réalisateur, un monde grouillant de malfrats mécontents, déchirés et divisés en gangs aux opinions politiques et religieuses très différentes, n’est certes pas réjouissant, mais c’est pourtant bien la vérité. " L 'Amérique est née dans la rue " nous dit l’affiche, et pas dans les plaines où se disputaient cow-boys et indiens ! La vérité est tout autre et Scorsese, qui voue à sa ville l’admiration et l’amour qu’on connaît, nous le dit bien : New York est le fruit d’une bataille à l’arme blanche dans un quartier délabré entre des " Natifs " protestants, se proclamant seuls propriétaires légitimes de cette terre et des immigrants irlandais catholiques, bien décidés à y rester. Choc des cultures, choc des communautés et surtout chocs religieux et politiques : d’un côté, la démocratie et l’amour de la religion, incarnées par le prêtre Vallon et père d’Amsterdam ; de l’autre, la barbarie et le péché, incarné par Bill Le Boucher. En ce sens, Amsterdam a une valeur symbolique très forte : le sauveur, le fils délivrant son peuple de l’oppresseur pour la reconquête de la liberté, envoyé au Nouveau Monde par son père créateur et homme de foi : une possible thématique théologique chère à Scorsese. En outre, l’attitude avec laquelle Bill Le Boucher accueille Amsterdam comme un fils ne serait-elle pas une manière d’accéder à la rédemption et au pardon d’avoir tué son père ? Mais Scorsese nous le montre bien : ici, seules la vengeance et la violence règnent, pas de repos ni de pardon possibles. Nous ne sommes pas ici dans une production Bruckeimer genre The Patriot, mais bien dans un film hautement réaliste (reconstitution grandiose dans les mythiques studios de Cinecittà, soit dit en passant) : en cela, Gangs of New York est un film cruel et magnifiquement beau, un combat où les gentils ne gagnent pas toujours et où les seules armes sont des pelles, des haches et des crucifix. La religion est donc ici un signe de reconnaissance et d’appartenance à une même communauté, témoin du contexte socio-historique de l’époque, plutôt qu’une véritable marche à suivre.

Ainsi, la plupart des " valeurs " américaines (démocratie, liberté, catholicisme, communautarisme) trouvent leurs racines dans la Guerre de Sécession mais, plus profondément et avant tout, dans une guerre des gangs à New York ! L’intimisme rejoint alors la Grande Histoire et Amsterdam et Bill Le Boucher sont en quelque sorte les représentants de tout le peuple américain de cette période, déchiré par le racisme, les inégalités et la violence. L’ambition de Scorsese n’est donc pas moindre et on ne lui reprochera pas : ce n’est pas qu’une histoire de quartiers que raconte le metteur en scène mais bien le fondement de l’Amérique toute entière. Il rejoint ainsi ses compagnons du Nouvel Hollywood (cf. le livre éponyme de Peter Biskind) et réalise, après Voyage au bout de l’Enfer, Apocalypse Now et Il faut sauver le soldat Ryan, son propre film sur la Grande Histoire.

On pourra admirer et souligner avec quel brio Scorsese arrive à fusionner les drames personnels et l’événement cataclysmique qui a submergé le pays entier, la Guerre de Sécession, dans un final démentiel et violent, véritable apothéose dans laquelle toutes les pulsions et les colères contenues se déchaînent pour faire place aux émeutes les plus sanglantes qu’ont jamais connues les Etats-Unis : les Draft Riots.

Zola a écrit : " Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les révoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre. " Toute la puissance du film est contenue dans cette phrase ; alors, que dire de plus ? Juste que Gangs of New York est à l’image de Daniel Day-Lewis et de la scène d’ouverture : superbe, violent, en un mot, mémorable…