Braquages

Film américain de David Mamet

Avec Gene Hackman, Danny Devit





Par Henri Lanoë
 

 

On peut admettre qu’il y a deux catégories de cinéastes : les réalisateurs-auteurs, totalement responsables de l’histoire qu’ils nous racontent et les réalisateurs-emprunteurs, l’immense majorité, qui s’emparent des idées des autres (scénaristes ou romanciers) et finissent, plus ou moins consciemment, par croire qu’ils en sont les pères. Il faut souligner que, généralement, rien ne vient contrarier cette tendance à surdévelopper un ego déjà bien dodu : ni la promotion, chaque mercredi, du nouveau chef-d‘œuvre hebdomadaire, ni les historiens du Cinéma.

A première vue, il semblerait que la première catégorie soit la plus estimable, surtout si l’on y case Chaplin, Bergman, Blier, Woody Allen, Haneke ou Moretti. On vérifie que, depuis plus d’un siècle, le cinéma n’a généré qu’une poignée de créateurs complets incontestables, alors que des centaines de films se bousculent sur les écrans chaque année. En élargissant le cercle, on peut y admettre aussi Sacha Guitry, Pagnol ou Francis Veber, mais leur imprégnation théâtrale les éloigne souvent du langage cinématographique (ce qui ne nuit pas forcément à leur succès auprès du public). Aujourd’hui, nombreux sont les films écrits par leurs jeunes réalisateurs, mais le scénario est souvent leur point le plus faible. Heureusement, Pascal Bonitzer, les frères Dardenne ou Agnès Djaoui, entre autres, échappent à cette critique et renouvellent brillamment les thèmes que propose le cinéma moderne.

Reste l’armée des metteurs en scène qui n’ont jamais écrit une ligne et qui ont pourtant réalisé de très grands films, souvent supérieurs à ceux dus aux auteurs-réalisateurs purs et durs. Parfois fidèles à un scénariste (Carné/Prévert, Wilder/Diamond), souvent volages, leur liste est bien trop longue, d’Hitchcock à Resnais, pour qu’on s’y attarde. Il est évident que, paradoxalement, cette armée remporte plus de victoires artistiques que la maigre escouade des auteurs complets, et pas seulement à cause du nombre. Est-ce injuste ?

Ces quelques remarques me traversent alors que je viens de voir Braquages, de David Mamet, et que je tente d’analyser les raisons de ma déception. Depuis une vingtaine d’années, David Mamet est un auteur de théâtre et un scénariste important qui a, de plus, réalisé une dizaine de films tirés de ses propres scenarii. Le premier, Engrenages (1987), était un thriller fascinant, bourré de renversements de situations qui embarquait le spectateur dans une histoire où il devenait impossible de distinguer le bien du mal, et la vérité du mensonge. Ce Pirandello à la mode californienne avait réussi son examen de passage. Malheureusement, les films suivants, toujours imprégnés d’ambiguïté, étaient plus décevants. Avec Braquages, ce principe dramatique atteint le niveau du pastiche et les coups de théâtre successifs, lézardant la crédibilité de l’histoire et des personnages, provoquent un sentiment d’ennui répétitif de plus en plus profond. Paradoxalement, ce n’est pas la réalisation (plutôt brillante et alerte) qui plombe le film, mais l’histoire dont l’improbabilité est telle qu’elle lasse les plus crédules. Est-ce dû au fait que la solitude est mauvaise conseillère et que l’on travaille mieux en compagnie d’un collaborateur qui vous renvoie la balle ou d’un réalisateur qui résiste et qui vous force à travailler davantage ?

Le comble serait que David Mamet en soit réduit à tourner le scénario d’un autre, maintenant qu’il a fait la preuve de ses capacités de metteur en scène, pour trouver le chemin du succès public.