Insomnia

Film américain de Christopher Nolan

Avec Al Pacino, Robin Williams, Hilary Swank





Par Christophe Litwin
 
Sortie le 06-11-2202

Durée: 1h56

 

Aletheia

Memento, le précédent film de Christopher Nolan, explorait la manière dont les défaillances de notre mémoire menacent dans leur sens même nos décisions et nos actions les plus inconditionnelles – et ainsi, au fond, notre identité propre. A travers un scénario en apparence moins déroutant, Insomnia prolonge cette réflexion avec davantage de radicalité.

Will Dormer (Al Pacino), brillant inspecteur de la brigade criminelle de Los Angeles, est appelé, avec son coéquipier, à mener l’enquête sur un homicide en Alaska. L’investigation ne s’annonce pas difficile pour le fin limier. Ce départ provisoire, dans cette terre où il ne fait jamais nuit, doit surtout permettre à l’inspecteur, dont les méthodes d’investigation sont peu orthodoxes, d’échapper à des poursuites judiciaires de la police des polices. Son jeune coéquipier, soucieux de préserver sa propre carrière, semble prêt à témoigner pour l’instance supérieure. Sur le point d’interpeller l’assassin présumé, au milieu du brouillard et d’une grande confusion, croyant sans doute tirer sur le fugitif, Dormer abat son partenaire. Le meurtrier (Robin Williams), ayant assisté à la scène essaie de le faire chanter, pour faire échouer l’enquête.

C’est le début d’un dilemme sans issue. Si Dormer l’arrête, il sera accusé du meurtre de son coéquipier qui allait révéler ses méthodes illégales. Dès lors, non seulement sa carrière sera anéantie, mais le sens même de son action nié : de nombreux criminels incarcérés par lui seront injustement libérés à cause du discrédit jeté sur la procédure… S’il choisit le silence, alors il laisse un assassin en liberté, accepte un mensonge et une injustice, n’est plus lui-même non plus.

Insomnia est un thriller dont la portée est métaphysique. Au milieu de l’étendue et des reliefs démesurés de l’Alaska, et oppressé par une lumière incessante qui, à l’inverse de Memento, interdit de fermer l’oeil pour faire disparaître le monde, l’orgueilleux inspecteur est ramené à sa mesure d’homme, à sa limite.

Sont réunies ici les conditions d’un destin.

L’identité du personnage d’Al Pacino est radicalement menacée. Le sens de son action passée est remis en question. Le discours déresponsabilisant de l’assassin (" toi et moi nous avons tué, mais dans les deux cas c'était un accident "), auquel le spectateur est sur le point d’adhérer tant la performance de Robin Williams, à contre-emploi, est convaincante, sème la confusion dans les esprits. Dormer, incapable de trouver le repos, d’avoir l’âme en paix, certain de sa mémoire des faits, perd celle de ses intentions.

La pleine lumière de ce décor glacial et sublime, dont l’esthétique emprunte au transcendantalisme d’Emerson, révèle avec brutalité et désespoir cet oubli, et ouvre une quête. Elle n’est pas certaine de donner sens à ce jeu d’apparences avant le dénouement.

Le personnage ne trouve de paix de l’âme qu’au bout de lui-même, dans l’épuisement total. La lumière de la vérité (a-letheia) rend alors manifeste à ses yeux l’origine et la profondeur authentiques de l’oubli (Léthé) dans un destin qui ramène le héros à ce qu’il est, à sa finitude un temps perdue.