L'homme sans passé

Film finlandais de Aki Kaurismäki

Avec Markku Peltola, Kati Outinen


Grand prix du Jury, Cannes 2002. Prix d’interprétation féminine.


Par Clémentine Gallot
 
Sortie le 06-11-2002

Durée: 1h40

 

L’homme sans passé fait partie des quelques films dont on a énormément parlé après le Festival de Cannes. S’agit-il de ce qu’on appelle " l’effet Festival " ? On peut noter, une fois l’euphorie passée, que nombreux sont les festivaliers qui suspendent leur train de vie luxueux le temps d’un film, pour s’extasier sur la dignité, sur l’humanité de clochards, d’alcooliques, ou de délinquants de fiction (à ce titre les films des frères Dardenne, de Mike Leigh, Ken Loach et Kaurismäki sont de bons exemples). La remise de deux prix d’interprétations à des rôles ingrats (Olivier Gourmet et Kati Outinen) est-elle une manière de rendre justice (à qui, on se le demande) ?

Un homme descend du train (rassurez-vous, ce n’est pas un film de Patrice Leconte), il est alors assommé par des voyous, et perd la mémoire. Cet homme sans passé, et donc sans identité, doit commencer une nouvelle vie : aidé par les SDF de la ville et l’Armée du Salut, il fait la connaissance d’Irma, dont il tombe amoureux.

A partir d’un scénario, peu original au fond, le finlandais Aki Kaurismäki réalise ce qu’il nomme ironiquement un " grand drame épique ". Or, c’est exactement l’inverse, un film simple mais pas simpliste, et fier. Cette vanité dissimule sans doute une certaine pudeur devant les " humbles ", et un parti pris qui refuse l’apitoiement, le misérabilisme, l’obséquiosité, et la dimension ethnique ou dépaysante. Film réaliste, soit, mais dans lequel la sensibilité poétique du cinéaste transfigure le réel. On retrouve un humour " nordique ", pince sans rire, mais auquel il manque peut-être ce ton acerbe, cette méchanceté jouissive caractéristique de ses précédents films. On sait que Kaurismäki croit en la force du silence ; ses dialogues sont, comme ici, laconiques, et donnent aux personnages une contenance et une plastique parfois un peu irréelle. L’éternelle vieille fille de La fille aux allumettes, Kati Outinen, et le très digne Markku Peltola forment un couple décalé émouvant. Le film est porté par une musique omniprésente, dont les points culminants sont les concerts de rock des salutistes, d’un kitsch inénarrable. Le choix des couleurs et des décors, filmés par Timo Salminen (chef opérateur de Kaurismäki depuis plus de vingt ans) participent d’une esthétique minimaliste : le titre et l’affiche, volontairement datés, rappellent d’ailleurs un vieux film d’Hitchcock. Le début, particulièrement, affirme une volonté de pureté esthétique, à travers cette image de l’homme sans mémoire étendu au bord de l’eau.

Le cinéaste exprime ici un désir à peine voilé de se donner une " apparence de normalité ", selon ses propres mots et, sans doute, de répondre à l’attente du public. Il s’en est d’ailleurs félicité, à la réception de son prix, faisant ainsi une sorte de pied de nez à l’accueil triomphal de la presse.

L’homme sans passé, fable de l’humain et de l’identité, est un film fort et maîtrisé, mais qui pèche par un classicisme qui, à la lumière de l’œuvre du cinéaste, peu paraître décevant. Ceux qui le découvrent seront ravis, à condition de n’être pas dupes de la feinte naïveté du film.