Demonlover

Film français de Olivier Assayas

Avec Avec C. Nielsen, C. Sevigny, C. Berling, Gina Gershon


Sélection officielle Festival de Cannes 2002


Par Stéphane Durin
 
Sortie le 06-11-2002

Durée: 2h10

 

Ce qui surprend au premier abord dans Demonlover, c’est le gouffre entre le synopsis et le film. L’intrigue est plutôt conventionnelle (une situation d’espionnage dans l’univers des multinationales – Diane, executive woman de la firme Volf, est payée par l’entreprise cliente, Mangatronics, pour torpiller un éventuel accord de Volf avec le concurrent, Demonlover), et pour tout dire assez hollywoodienne. Les intégristes de la nouvelle qualité française (le jeune-cinéma-qui-parle-des-vrais-problèmes) déploreront les trahisons de l’auteur de Fin Août, les imprécateurs d’un cinéma d’auteur applaudiront la supposée conversion de l’amoureux de Chardonne.

Laissons cela. Ce qui ressort de Demonlover, c’est un réalisateur se jetant frontalement, fiévreusement contre son sujet, un artiste à l’abordage de la plus grande difficulté : traiter ce que l’art se plaît à délaisser. Olivier Assayas a sondé ce qui nous entoure, et parfois nous oppresse : les multinationales, les jeux vidéos, les boîtes de nuit futuristes, les perversions interactives. Fascination pour le clinquant et l’hyper moderne ? Ce serait trop simple. Les sociologues de l’entreprise justifient la portée de leur discipline en arguant, avec raison, que nous passons les trois quarts de notre temps au sein d’une entreprise. En y ajoutant le temps devant les écrans vidéos ou la télé, nous touchons à la réalité vécue par nos contemporains. Olivier Assayas a refusé de faire l’impasse sur ce fait ; il s’est penché sur notre monde. Ce traitement du travail, de sa violence tantôt ouverte, tantôt feutrée, constitue le fil d’Ariane de Demonlover. On se souvient, dans Fin Août début septembre, de la scène dans laquelle Hadrien rend visite à son ami qui étrenne un nouveau travail : ce dernier s’excuse et livre sa pensée : la vie, sa vie est ailleurs, hors de ce bureau qui ne lui va pas et qui l’ennuie. Comme si le monde du travail intéressait Olivier Assayas par les interstices qu’il ménage : les sorties à l’occasion des voyages d’affaires, les discussions à la dérobée dans les taxis, les jeux sadiques que l’on découvre entre deux dossiers. Les vérités qu’il permet d’exprimer — ou non. C’est en cela que Demonlover, plus que de Mulholland drive, se rapproche du Yi Yi d’E. Yang. Plus particulièrement de la séquence cruciale du voyage au Japon du père ; celui-ci y retrouve son amour de jeunesse qui se dérobe, un client qui tombe le masque et révèle sa passion cachée pour la musique : pour lui aussi, la vie est ailleurs.

Demonlover approfondit, radicalise ce démontage des apparences : comme le père de Yi Yi et son client, les protagonistes d’Olivier Assayas sont autre part, hors monde, comme détachés de leurs fonctions. Ils mentent sur ce qu’ils font. Ils dissimulent surtout ce qu’ils sont. Le réalisateur jette un voile sur ses personnages, et par là même assombrit le clinquant et la richesse dans lesquels ils évoluent. Plus il nous montre Diane, plus elle se dérobe. Diane est une femme qui fait du sport, vole des dossiers, fait l’amour, assassine, mais que sait-on vraiment ? Olivier Assayas nous la refuse. Ses personnages sont solitaires, égarés, sans même le spectateur pour les comprendre, les soulager, les pardonner, puisqu’il ne les connaît pas. Ce sont des êtres vides et mécaniques, qui actionnent leurs vies comme des mannettes de console, aseptisés comme des couleurs de mangas, froidement violents comme des bilans d’entreprise, éteints comme les yeux de Chloé Sévigny. Ni ces personnages, ni ce monde qu’il nous offre en holocauste, le réalisateur ne les a inventés. L’univers de Demonlover est la projection stylisée (somptueuse photo, étourdissant montage) de ses personnages, le théâtre furieux de leurs représentations. Ces personnages qui ne sont que les émanations sanglantes et torturées de nos vies, de nos pulsions, les fruits vénéneux de nos sociétés. Le dépôt glaçant d’un monde en débâcle. Et s’ils nous effraient tant, c’est sans doute parce qu’ils portent notre vérité.