Avalon

Film japonais de Mamoru Oshii

Avec Malgorzata Foremniak, Wladyslaw Kowalski, Jerzy Gudejk





Par Raphaël Lefèvre
 
Sortie le 27-03-2002

Durée: 1h46

 

" Illusions et désillusions "

C'est sûr, le film va en rebuter certains. Il faut dire que même s'il est tourné en Pologne et en polonais (ce qui ne gêne pas une seconde, au contraire), on sent que ce film est japonais.

Or les japonais ont un cinéma particulier, une façon épurée d'écrire les scénarios, une manière étrange de les filmer Ce qui fait qu'on ne sait jamais trop quel est l'enjeu des éléments dramatiques. On ne comprend pas trop mais on sait qu'il faut chercher ailleurs

Ainsi, dans Avalon, on ne mesure pas vraiment l'importance de ce qui se passe - on peut carrément ne pas entrer dans le film, tellement il est hermétique. On se demande pourquoi cette description méticuleuse de la pâtée pour chien (et quelle pâtée), pourquoi ce gros plan sur l'homme qui se goinfre, qu'est-ce qu'un Bishop ? Mais il faut chercher ailleurs.

L’intérêt d’Avalon réside dans cette atmosphère incroyable de désillusion latente qui imprègne le film du début à la fin : pendant l'étonnante première scène de combats où les explosions se figent, la musique mystérieuse et mélancolique (splendide BO de Kenji Kawai) et les mouvements de caméra nous disent que quelque chose ne tourne pas rond, qu'on n'est pas dans un quelconque film de science-fiction. Même le générique, copie presque conforme de celui de Ghost in the shell, "sonne" différemment et participe de l'atmosphère poignante du film. C'est un vrai monde désenchanté que Mamoru Oshii met en scène dans ces quartiers de Varsovie (les décors se prêtent formidablement bien au propos). Un monde austère, déshumanisé, minable et pourtant fascinant (un peu comme dans Ghost in the shell, qu'il a réalisé, et Jin-Roh, qu'il a écrit). Ce monde, Oshii le voit "dans un futur proche" (c'est écrit dans l'exergue). C'est dire si le film déprime plus qu'il ne divertit

Ce n'est pas pour autant qu'on n'y prend pas un certain plaisir. Le plus étonnant est cet équilibre entre épuration et esthétisme : Oshii ne recule pas devant les effets, mais leur portée n'est vraiment pas la même que dans Matrix, par exemple (où l'on cherche plus à s'en mettre plein les mirettes). Ils donnent au film son incroyable beauté mélancolique.

Alors voilà, le film risque d'en décevoir certains. Ils diront qu'on a déjà vu tout ça - et ils auront raison (les plans subjectifs dans le casque high-tech, c'est archi-usé ; la machine à mettre sur le cerveau pour entrer dans un monde virtuel, on commence à connaître ; les lettres sur l'écran d'ordinateur, les hologrammes, tout ça n'est pas tout neuf non plus). Ils diront que le film n'apporte rien de nouveau à la science-fiction. Mais on peut leur répondre que le projet a mis dix ans à se concrétiser et que c'est malgré lui que les sorties de Matrix et eXxistenZ le desservent. Ils rétorqueront qu'il n'y a aucune émotion, que tout est désincarné. Mais cette désincarnation fait toute la force du film, même si elle constitue en même temps sa limite. Ils seront passés à côté de l'essentiel : le propos glaçant, et la beauté désenchantée de ce film parlant de personnes noyant leurs désillusions dans l'illusion.