Invasion

Film argentin de Hugo Santiago
Scénario : Jorge-Louis Borgès

Avec Lautaro Murua, Olga Zubarry, Juan Carlos Paz


Ouverture en 1969 de la première Quinzaine des Réalisateurs à Cannes


Par Clélia Zernik
 
Sortie le 09-10-2002

 

Sisyphe selon Santiago et Borges
Santiago est réalisateur et Borges scenariste

On peut enfin voir sur nos écrans ce film argentin de 1969, dont la copie n’a pu être établie que d’après la restauration d’un négatif, suite au vol du laboratoire Alex de Buenos, en 1978 pendant la dictature militaire de 8 des 12 bobines du négatif original.


Invasion est "la légende d’une ville, imaginaire ou réelle, assiégée par de puissants ennemis et défendue par une poignée d’hommes, qui ne sont peut-être pas des héros. Ils lutteront jusqu’à la fin, sans soupçonner que le combat est infini."


Voici ce que dit laconiquement le synopsis du film rédigé par J. L. Borgès. En fait, tout est dit. Ce qui fait l’originalité de ce film, c’est l’effacement de toute caractéristique particulière. Des hommes luttent. Qui sont ces hommes, qui sont les envahisseurs ? Le spectateur ne l’apprendra pas. Il ne reste qu’un combat heure après heure, sans cadre politique ni historique qui l’expliciterait ou lui donnerait sens. Et c’est en cela qu’Invasion définit un nouveau genre cinématographique. C’est un film de science-fiction sans para-normalité : ni étrange, ni fantastique.

C’est la fiction du gouffre que constitue le réel privé de son cadre explicatif, de son pourquoi. Comme le disait Alain Touraine en 1969 : "Le sujet de ce film est le temps, quand il n’est plus l’histoire." On reconnaît une démarche voisine de celle de Bunuel dans L’ange exterminateur, où des bourgeois se trouvent enfermés dans une pièce, alors qu’aucun élément identifiable n’explique cette situation. Mais l’originalité de Santiago et Borges est de dépeindre non pas une résignation absurde, mais un combat qui nous échappe. Il ne reste alors sur l’écran que ces infimes et méticuleux détails, ces armes, ces coups et ces morts, le tout montré sans emphase particulière. D’où la froideur, la vacuité pesante d’un film qui présente l’homme sous les traits d’un Sisyphe moderne, sans idéaux, ni sentiments, mais uniquement les gestes tactiques d’une lutte sans nom.

De lents tangos, des paroles retenues accompagnent les gestes de résistance, qui paraissent alors lourds d’un chagrin existentiel.