Choses secrètes

Film français de Jean-Claude Brisseau

Avec Coralie Revel, Sabrina Seyvecou, Roger Mirmont





Par Laurence Bonnecarrère
 
Sortie le 16-10-2002

Durée: 1h55

 

Sadien mais tendre : un Brisseau détonnant

Que le dernier Brisseau irrite, déconcerte, ou même fasse ricaner (" pas Ma femme s’appelle Maurice, mais pas loin " a-t-on entendu…) n’étonnera plus. On se souvient de l’échec de son dernier film – Les savates du bon Dieu — ignoré du public et débarqué au bout d’une semaine par les distributeurs, malgré le soutien des critiques. Choses secrètes est pourtant à la hauteur de l’ensemble de l’oeuvre du cinéaste : inclassable et attachant.

Avec des procédés parfois désuets (voix off de la narratrice ponctuant l’ensemble du récit, musique classique un peu soûlante, montage plan-plan, imagerie baroque, symbolisme bizarre, etc.), J. C. Brisseau réussit un film revigorant. Les héros de Choses secrètes sont des figures littéraires puisées chez Laclos, Barbey d’Aurevilly ou Sade : l’intrigante, l’ingénue, le cynique. Deux jeunes femmes qui n’ont pas froid aux yeux – aguichantes " Diaboliques " — décident de prendre une revanche contre le Pouvoir en séduisant les responsables d’une entreprise, puis en se frayant un chemin jusqu’au sommet de l’échelle sociale, représenté ici par un jeune et sémillant chef d’entreprise. Autour de cette trame quasi scolaire, JC Brisseau noue les fils d’une intrigue élaborée. Le début se présente comme une comédie grinçante, d’autant plus déroutante que la crudité des scènes sexuelles surprend et embarrasse. Sombre, puis tout à fait tragique ; la suite détonne complètement, si bien que le spectateur, comme souvent chez Brisseau, est désorienté par la tournure que prennent les événements.

La séduction du film tient peut-être à un cocktail inattendu d’hyper-modernité et de classicisme. Brisseau filme avec audace, mais sans vulgarité ni complaisance, une certaine sexualité féminine : les premières scènes du film sont d’une sensualité tendue et troublante.

Mais les portraits masculins, et la peinture de la vie d’entreprise, ne sont pas en reste. Le personnage du cadre grugé (avalé puis recraché par nos deux mantes religieuses), loin d’être grotesque, est pathétique. Contre toute attente, le réalisateur lui donne les traits d’un homme sensible et généreux. Quant à Christophe — le pervers, le monstre — il prend chair progressivement et devient un authentique personnage sadien, torturé par l’impossibilité de jouir, et prisonnier d’une étrange névrose.

Sur le thème pourtant éculé du nœud formé par le désir de mort, les jeux érotiques, et la volonté de puissance, Brisseau réussit un film incandescent. Il confirme son talent, et la singularité de l’ensemble de son œuvre, décidément inspirée.