Le Dictateur
The Great Dictator

Film américain de Charlie Chaplin

Avec Charles Chaplin, Jack Oakie, Reginald Gardiner, Henry Daniell et Paulette Goddard


Nominé pour 5 oscars en 1941


Par Clélia Zernik
 
Sortie le 16-10-2002

Durée: 2h04

 

On est avant tout surpris par la diversité de tons, le mélange des genres, qui démontre qu’un propos sérieux et une forme drôle et légère ne sont pas incompatibles. Peut-on rire de choses graves ? Le comique suppose-t-il nécessairement une mise à distance inconsciente de la réalité la plus sombre ? Le film de Chaplin ne pose pas ces questions, mais les résout.

Par un dosage miraculeux, clairvoyance, inquiétude et humour se concilient. La ressemblance du petit barbier juif du ghetto et du grand dictateur de Tomania Hynkel n’est pas uniquement l’occasion de quiproquos comiques. Elle suscite une véritable inquiétude sur les développements de l’Allemagne nazie. L’aspect politique n’est pas tourné en dérision, mais au contraire servi par les scènes humoristiques. Chaplin disait que si l’on ne peut pas rire de Hitler de temps en temps, c’est que nous sommes plus mal en point que nous le croyons. " Il est sain de rire, de rire des choses les plus sinistres de la vie, et même de rire de la mort. "

On sera peut-être surpris de ne pas rire autant qu’on l’aurait cru : la particularité du film est d’être fin plutôt que drôle. Finesse de l’analyse politique : le scénario a été écrit en 1938, alors même que la guerre n’était pas déclarée : on peut noter tout de même que le cinéaste Chaplin a été plus lucide que la majorité des hommes politiques de l’époque. Cette finesse se retrouve dans le mélange de tons. Il n’y a pas seulement une succession de gags et de dénonciations. Il y a aussi cette belle histoire d’amour avec la présence charmante de Paulette Goddard, qui nous rend parfois plus sensibles à la petite histoire qu’à la grande.

Dans le final, notamment, véritable chef-d’œuvre d’humanisme, on ne sait plus si c’est la vérité des propos et l’opinion de Chaplin mise à nu ou la déclaration d’amour camouflée au personnage féminin qui nous émeut le plus. Et le miracle c’est que c’est justement tout à la fois. Finies toutes les questions sur les limites des genres, sur l’impossible mélange de tons (on pense en particulier au débat autour de " La vie est belle "), tout est résolu dans le beau visage d’un homme qui ouvre son cœur comme dans une ultime confession. Ce n’est pas didactique, le sens reste individuel, donc profondément réel. A propos de ce discours final, Bazin a écrit ce qu’on pouvait en dire de plus juste : " Dans ce plan interminable et trop court à mon gré, je n’ai retenu que le timbre envoûtant d’une voix et la plus troublante des métamorphoses. Le masque lunaire de Charlot peu à peu disparaissait […]. En dessous, comme en surimpression, apparaissait le visage d’un homme déjà vieilli, creusé de quelques rides amères, les cheveux traversés de mèches blanches : le visage de Charles Spencer Chaplin. Cette espèce de psychanalyse photographique de Charlot reste certainement l’un des hauts moments du cinéma universel. " Il ne s’agit donc pas de politique, au sens de domaine cloisonné que prend d’ordinaire ce terme, mais d’une réalité plus concrète et humaine, qui rassemble toutes les dimensions à la fois.

Finesse enfin de la mise en scène. Ce personnage de Charlot a la grâce aérienne d’un danseur. La danse avec le globe terrestre en témoigne. Mais plus encore, en dictateur comme en barbier, Charlot surprend par son agilité et par la malléabilité de ses traits. Figure comique, c’est plus encore une figure poétique, chorégraphe de sa vie.

Et donc, si on va voir Le Dictateur pour l’un ou l’autre de ces aspects, pour rire ou pour contempler un exemple de conscience politique, on ne pourra qu’être surpris d’y trouver tant d’autres choses auxquelles on ne s’attendait pas.