Avalon

Film japonais de Mamoru Oshii

Avec Malgorzata Foremniak, Wladyslaw Kowalski, Jerzy Gudejk





Par Henri LanoŽ
 
Sortie le 27-03-2002

Durée: 1h46

 

Contrairement à ce qu'on pourrait craindre, ce film n'est pas destiné aux enfants game-boïsés qui passent aux war-games lorsque pointe l'adolescence. Il est plutôt réservé à des adultes que ne rebute pas une réflexion philosophique sur le réel et l'imaginaire, étayée par un scénario virtuose où les repères sont difficiles à percevoir, tant les imbrications des différents niveaux du récit brouillent les pistes.

Nous sommes dans un futur incertain où un jeu informatique, nommé Avalon, a atteint une qualité hyperréaliste dans des combats militaires simulés où s'affrontent des champions professionnels (donc payés), comme s'il s'agissait de golf ou de tennis. Une femme solitaire, Ash, qui semble sortie d'un album d'Enki Bilal, est une des plus redoutables participantes de ces guerres virtuelles, dont elle gravit les différents niveaux de jeu jusqu'à espérer atteindre l'ultime étape : Avalon, " l'île enchantée où reposent les âmes des héros ".

Un des atouts du film est d'abandonner la piste décorative futuriste, traditionnelle dans les films de science-fiction depuis 2001, l'Odyssée de l'Espace. Ici, nous sommes dans une Europe centrale glauque et kafkaïenne, où de vieux tramways traversent des rues sinistres, où les gens s'empiffrent dans des gamelles crades et où, seul, un chien semble digne de mériter une bonne soupe chaude, préparée avec amour par sa maîtresse solitaire. Les scènes de combats virtuels ne constituent pas l'essentiel de ce récit qui se penche plutôt sur l'angoisse des protagonistes, dans leur vie quotidienne, craignant les pièges que leur prochain combat va leur tendre. Le contraste est saisissant entre les dialogues high-tech et les décors sordides où évoluent des personnages proches des SDF. Les combats de rue évoquent davantage Budapest lors du soulèvement de 1956 que la Guerre des étoiles. On se croit plus dans l'univers de Riou, illustrant Jules Verne dans les éditions Hertzel, que dans une science-fiction traditionnelle. Ce film tourne donc définitivement le dos aux gadgets à laser, ce qui ne signifie pas qu'il néglige les effets spéciaux : il est, au contraire, une éblouissante vitrine des possibilités offertes aux réalisateurs de talent.

Mamoru Oshii, jusqu'alors auteur de dessins animés, a " retravaillé " toutes les images de son film, en passant par la chaîne numérique, afin de transformer sensiblement les données du réel (visages, décors, lumières) et pas seulement les effets pyrotechniques des scènes de guerre. Une superbe photographie, traitée en monochromie sépia, laisse parfois apparaître la couleur d'un fruit ou d'un & couleur réapparaît comme un soulagement lorsque Ash croit être parvenue à l'ultime étape de ses épreuves. Elle se retrouve au milieu de gens " normaux " qui déambulent dans de paisibles rues ensoleillées, ce qui ne prouve pas qu'elle soit sortie des pièges virtuels, car, à aucun moment du film, Oshii ne nous fournit une clé permettant d'identifier la fiction ou la réalité.
La bande sonore du film est à la hauteur de la qualité des images, maîtrisant la violence des combats avec les silences profonds où naît la voix cristalline qui domine l'orchestre scandant le thème musical du film.

Une autre caractéristique remarquable de cette entreprise est l'insolite coproduction nippo/polonaise qui a permis son existence. Soulignons que ce projet réunissait tous les éléments qui le vouaient à l'universelle langue anglaise s'il voulait prétendre à une exploitation mondiale, d'autant que l'anglais, par le biais des écrans d'ordinateurs et du jargon informatique, est très présent et que le pays concerné est imaginaire. En ces temps d'exception culturelle fragilisée, le Japonais Mamoru Oshii a mieux résisté que Luc Besson et a conservé le polonais comme langue originale, ce qui contribue certainement à amplifier l'étrangeté de ce beau film.