Le Jeune Karl Marx

Film français de Raoul Peck

Avec August Diehl Stefan Konarske Vicky Krieps Hannah Steele Olivier Gourmet Alexander Scheer





Par Henri Lanoë
 

Durée: 1h58

 

Sans domicile fixe

Natif d’Haïti, dont la situation précaire a souvent inspiré certains de ses films, Raoul Peck est un cinéaste intéressant par son approche politique de la plupart des films qu’il a réalisé depuis une trentaine d’années, allant du sort tragique de Lumumba aux origines du Marxisme, en passant par l’Affaire Villemin qui semble insoluble. Cette tendance remonte évidemment aux années de jeunesse du réalisateur baignées dans l’étude approfondie du Capital qui a définitivement orienté ses choix d’homme adulte. L’effondrement récent du communisme n’a guère impressionné Raoul Peck qui accuse les divers dirigeants au Pouvoir mais pas la doctrine : « Marx est aussi peu responsable du goulag que Jésus-Christ des massacres de la St Barthélemy ». Il s’est donc attaqué à ce scénario, avec la pertinente collaboration de Pascal Bonitzer.
La première originalité réside dans le titre : Le Jeune Karl Marx qui raconte les débuts d’un homme qu’on n’imagine que vieux, grisonnant et bedonnant remplacé par un Karl trentenaire, séduisant et amoureux de sa femme, Jenny, à laquelle il fera sept enfants. Ce jeune philosophe allemand assiste, écoeuré, à l’apparition d’une classe ouvrière victime de la Révolution Industrielle qui se développe au milieu du XIXème siècle en engendrant un Capitalisme effréné. Plutôt que d’analyser ce phénomène, il décide de le combattre.

Victime de la censure allemande, le couple s’exile et s’établit à Paris où il fait la connaissance de Joseph Proudhon et de Friedrich Engels, fils révolté d’un grand industriel allemand du textile établi en Angleterre, mais qui ne refuse pas de subsister grâce à la fortune familiale. Cette sinécure permettra à cet authentique précurseur de la gauche caviar d’entretenir la famille Marx durant plusieurs années, favorisant ainsi la rédaction par ce trio contestataire du Manifeste du Parti Communiste paru en 1848. Mais avant que leur notoriété ne suscite l’admiration (ou la haine), les auteurs de cet ouvrage connaîtront encore de longues années difficiles, n’étant en sécurité dans aucun pays d’Europe. Concernant l’œuvre majeure, Le Capital, seul le tome 1 sera rédigé beaucoup plus tard par Karl Marx et, après sa mort, les tomes 2 et 3 par Friedrich Engels d’après les notes qu’il avait laissées. Mais Raoul Peck ne s’est pas laissé entraîner vers un biopic complet car il a bien compris que le cinéma reste une industrie capitaliste tournée vers le divertissement, il s’est donc limité aux années de jeunesse. Cette vie d’exils successifs alimente une des grandes qualités du film : l’usage de la langue du pays où séjournent ces migrants permanents, détail plutôt rarissime dans les films et qui exige de brillants comédiens polyglottes. C’est le cas. On peut également apprécier le soin apporté aux décors, aux accessoires et, surtout, à la restitution du mode de vie et des mentalités confrontées à cette interminable période de révolutions. Tous ces éléments permettent au Jeune Karl Marx de frôler l’académisme sans y tomber.