Nous nous marierons

Film français de Dan Uzan

Avec Karim el Hayani, Faten Kesraoui, Sylvio Bergé, Sofiane Kesraoui


Sélection Festival de la Roche sur Yon


Par Henri Lanoë
 
Sortie le 08-02-2017

Durée: 1h16

 

La boxe ou la vie ?

D’abord, un peu d’histoire. Aux origines, le cinématographe était aux mains des « fils de » ou « filles de » des pionniers qui enseignaient à leur descendance comment se fabrique un film, créant ainsi des dynasties de techniciens jaloux de leur savoir et peu enclins à le partager. La création progressive d’écoles de cinéma dans le monde entier a permis d’élargir l’accès à cette profession qui, d’artisanale et artistique, est devenue cette énorme fabrique industrielle d’images pour alimenter les centaines de chaînes de télévision qui diffusent, jour et nuit, des programmes rarement destinés aux esthètes. Pourtant, bizarrement, l’accès par concours à ces Ecoles, reste extrêmement difficile et la poignée de sélectionnés fait de longues études qui ne garantissent pas l’assurance d’un emploi à la sortie. Ce métier qui a longtemps protégé son accès, en exigeant une carte professionnelle délivrée par le CNC et défendu vigoureusement les conditions de travail (horaires et salaires) grâce à des syndicats efficaces, a progressivement abandonné ces exigences et ouvert les portes du donjon à une multitude d’apprentis cinéastes, plus ou moins préparés, qui tentent leur chance chaque année. Résultat : 2016 a compté 700 sorties de films, soit deux par jour, régime qu’aucun cinéphile ne peut absorber, bien entendu !

Dans cette marée, il y a parfois de bonnes surprises comme Nous nous marierons, premier film alerte et sympathique réalisé par un autodidacte qui poursuit des études d’anthropologie à Nanterre en attendant de voir comment sera accueilli son film (qui lui a tout de même demandé cinq ans de travail). Non seulement Dan Uzan est autodidacte mais il est également auto entrepreneur (c’est dans l’air du temps) puisqu’il a auto financé son film ce qui est plutôt rare dans cette profession. Rare, également, la façon dont il a fait évoluer son scénario durant ces années en fonction des éléments du film qui s’accumulaient et des suggestions de ses acteurs, tous non professionnels mais très doués. Selon lui, cette méthode a offert un apprentissage collectif « sur le tas » idéal pour maîtriser l’écriture, la réalisation et la production, Le résultat confirme nettement ce bilan.

Karim est passionné par la boxe. Il s’entraîne dans un club de Levallois et prépare son premier combat officiel avec beaucoup d’ardeur. Entre deux séances d’échauffement, il est amoureux de Faten qui est déjà divorcée du père de son bébé et loge provisoirement chez ses deux frères qui veillent sur elle. Ils accueillent sans enthousiasme ce Karim qui ne travaille pas, habite chez son vieux père turfiste malchanceux et consacre ses journées à cogner dans un punching-ball. Karim rétorque que lorsqu’il passera professionnel il gagnera largement sa vie. Son ardeur à l’entraînement le confirme dans cet espoir quand il remporte sa première rencontre. Mais il s’est blessé gravement au poignet lors du combat et doit subir une opération qui le fragilisera, rendant désormais encore plus précaire la poursuite de la boxe. Qu’importe ! Alors qu’il est toujours sans emploi, il s’endette pour offrir une bague de fiançailles à Faten, se renseigne sur le coût d’un banquet de 200 couverts pour son mariage, visite des appartements hors de ses possibilités, est éconduit par sa banque qui refuse, bien entendu, de lui accorder le moindre prêt. Faten finit par s’inquiéter de cette attitude irresponsable et, toute heureuse, finit par lui trouver un emploi à la Mairie : moniteur sportif pour enseigner la boxe à de jeunes enfants. Stupéfait par cette proposition si loin de ses projets, il explose et rompt avec Faten. Mais, vaincu et repentant, il reviendra vers elle qui triomphe enfin. Le mariage est célébré et la dernière séquence nous montre un Karim encerclé par des femmes qui poussent les traditionnels "youyous" tandis que Faten dépose dans le creux de sa main le henné qui scelle leur union. Mais l’ultime regard hostile qu’il adresse à la mariée en dit long sur le sentiment qu’il éprouve réellement. Cette cruelle conclusion nous fait douter de l’idée répandue chez les Européens selon laquelle les femmes musulmanes - et voilées - seraient les victimes d’un machisme despotique et liberticide.