Intervention Divine

Film palestinien de Elia Suleiman

Avec Elia Suleiman, Jamel Daher, George Kheifi, Avi Kleinberger


Sélection officielle Festival de Cannes


Par Stéphane Durin
 
Sortie le 02-10-2002

Durée: 1h32

 

Intervention divine tombe à pic. On pouvait désespérer, après le lamentable Shaolin soccer, de la dérision, de la distance, du rire complice. On pouvait également, depuis 11 09 2001, désespérer du cinéma dit engagé, de la pseudo mise en perspective du monde.

Circonspection renforcée par l’accueil surréaliste offert par la critique — Shaolin soccer en chef d’œuvre burlesque truffé de références, donc profond (les citations : M. Jackson, Bruce Lee, les spots de marchands de souliers, etc.). Encore plus triste et drôle, 11 09 01 en partie évalué comme un superbe avatar du cinéma d’opinion, de dénonciation et d’agit prop. Il est une façon plus digne, plus fine, plus précieuse d’affirmer ses idées, d’inviter le spectateur à la réflexion et au plaisir. Celle par exemple embrassée par A. Kiarostami dans Ten, coup de sonde austère et racé au cœur de l’Iran, de ses dialogues et des ses doutes. Celle adoptée par Intervention divine, magistrale démonstration de la souveraineté de l’artiste quand il s’engage à faire du cinéma — la parole par l’image, et non l’image au service du discours.

Que nous dit Suleiman ? Rien de neuf. L’occupation, les check points, les humiliations, les contrôles ubuesques. Mais Suleiman le dit par l’image, et tout est changé. Il surpasse la tension entre rêveries et réalité tragique, entre la description et les cloches pieds. Non par défi, mais pour constituer le fil sur lequel il alignera les trouvailles, les malices, les perles. La double réponse de Suleiman, c’est d’avoir montré (contre Shaolin soccer) que la dérision, les bagarres à effets spéciaux, les clins d’œil ne présupposent pas régression et complaisance avec le monde comme il va. D’avoir montré (contre 11 09 2001) que l’on peut dénoncer, témoigner, sans transformer un plateau de tournage en salle de meeting. Double réponse, double réussite : un film infiniment drôle, qui soulève le cœur et fouette l’intelligence. Un rire diffus, subversif, humiliant pour l’occupant, se jouant des contrôles, de l’attente, de la patience feinte. Les inspirations de Suleiman sont des fruits de l’attente. D’un regard qui se perd à force d’attendre. Une folie douce, à la fois indomptable et inoffensive : celle de l’imaginaire qui chemine, virevolte, travestit. Ces visions, ces aspirations latentes (faire écrouler un poste frontière par la grâce d’un déhanchement) sont les nôtres, quand nous ne pouvons plus agir, quand notre imagination est seule. Cette schizophrénie sereine, cette création amère, que nous avons tous expérimentées, c’est aussi une façon de définir le cinéma : l’attente, le regard, des rires et des visions. Les visions de Suleiman sont multiples, souvent heureuses, parfois splendides. Suleiman est engagé, mais son message est opaque. Reste cette interrogation implicite posée par Intervention divine : que faire dans un monde où les enfants poursuivent le père Noël puis l’achèvent sur le pas d’une église — première séquence d’Intervention divine ? Sans doute réaliser des films sur la folie, douce ou brutale, des hommes qui combattent, qui attendent, filment et regardent. Des films déjantés, inspirés, tels Intervention divine, œuvre habitée par le rire, et dont le personnage principal (joué par Suleiman) ne sourit jamais.