Sur quel pied danser

Film français de Calori et Testut

Avec Pauline Etienne, Julie Victor, Olivier Chantreau, François Morel, Loïc Corbery





Par Henri Lanoë
 
Sortie le 06-07-2016

Durée: 1h25

 

Paroles sans musique

Que deux jeunes réalisateurs issus de la Femis s’associent pour nous proposer une comédie musicale (et sociale) est plutôt une bonne nouvelle, d’autant plus rare quand on voit combien les premiers films actuels sont généralement suggérés par les souvenirs de l’enfance et de la vie familiale, premières amours, premiers chagrins et premiers échecs dans la recherche d’un emploi… Cette source d’inspiration est assez normale au sortir de l’adolescence, mais l’actuelle production française de 250 films par an (dont la moitié composée de téléfilms qui passent en salle une semaine pour obtenir le visa « cinéma », donc la diffusion en prime time) crée inévitablement une sensation de déjà-vu pour un public qui se lasse de ces histoires trop souvent identiques.

Voilà donc une des raisons d’apprécier la hardiesse de Paul Calon et Kostia Testut qui, abandonnant la filière des souvenirs de jeunesse ont tenté de renouveler la comédie musicale en contournant les passages obligés que le cinéma américain a institué dans ses films d’entertainment : vague intrigue sentimentale entre stars de la danse et du chant, milieu du show-biz, ballets admirables dans des décors somptueux. Ces spectacles, initiés par le talent du prodigieux Busby Berkeley durant les années 30 à 50, ont propulsé les carrières de Fred Astaire, Stanley Donen, Vincente MInelli, Gene Kelly, Bob Fosse, entre autres, dont les films demeurent toujours des classiques. Mais en 1961, West Side Story de Robert Wise et Jérôme Robbins révolutionne le genre en délaissant Broadway et le milieu du show-biz pour faire danser et chanter dans des rues réelles de New-York deux bandes rivales de jeunes immigrés.

Ce prototype new wave va inspirer Jacques Demy qui réalise Les Parapluies de Cherbourg (1964) entièrement chanté et surtout Les Demoiselles de Rochefort (1967), vraiment proche du modèle américain puisqu’il intègre aussi des ballets. Avec Une Chambre en Ville (1982), peu de danse et retour au chant. Cherbourg, Rochefort, Nantes : fidèles aux goûts du réalisateur, ces trois films se déroulent dans une Province revue par les décorateurs. Retour dans le Paris des années 2000 avec Christophe Honoré qui introduit des chansons dans ses films germanopratins, mais on peut difficilement qualifier Les Chansons d’Amour ou Les Bien Aimés de comédies musicales. Avec Sur quel pied danser, le couple Calon / Testut tente de nous ramener aux fondamentaux du genre : Chant + Danse avec un scénario made in France qui se déroule à Romans, ex-capitale de la chaussure, dans une usine frappée par la crise économique et le spectre de la délocalisation, bref, loin des feux de Broadway mais proche des soucis de l’héroïne : allant de petits boulots en mini jobs, l’indécise Julie espérait décrocher un CDI dans une fabrique de chaussures, mais le moment est mal choisi : les ouvrières menacent de se mettre en grève alors que les camionneurs "machos" ne soutiennent guère leurs revendications et que le patron ne compte pas céder à ce "mouvement social" féminin. Ne sachant plus sur quel pied danser, quel camp Julie va-t-elle choisir ?

C’est une difficile gageure qui a séduit nos réalisateurs : à la place de ballets éblouissants aux décors féeriques, des ouvrières en blouses grises esquissent une chorégraphie dans des ateliers encombrés, au lieu de chanteurs et danseurs au sommet de leur art, des acteurs tentent hardiment de maîtriser la perfection de la comédie musicale made in U.S. Le scénario n’est pas l’atout maître du film mais, reconnaissons que, même le livret des opéras célèbres n’est souvent qu’un prétexte pour aligner des exploits vocaux, il se dégage de cette tentative une ferveur et une simplicité qui la rend attachante, avec l’aide de chansons qui expriment avec humour les problèmes des personnages. On soutient donc la hardiesse de l’entreprise mais on peut regretter que, dans leur désir d’échapper aux conventions, les réalisateurs aient bizarrement préféré confier la musique à plusieurs compositeurs écartant ainsi un soutien musical cohérent qui nous prive de découvrir des mélodies populaires qu’on aime ensuite fredonner et qui sont l’atout essentiel du succès mondial des West Side Story, Parapluies de Cherbourg, Singing in the Rain, etc.