Le pianiste

Film polonais de Roman Polanski

Avec Adrien Brody, Thomas Kretschmann


Palme d'or au Festival de Cannes 2002


Par Clélia Zernik
 
Sortie le 25-09-2002

Durée: 2h30

 

"Il faut parler et faire silence tout à la fois, savoir qu'ici le silence est le mode le plus authentique de la parole, maintenir comme dans l'oeil du cyclone, une région protégée, préservée, où nul ne devra jamais accéder. Transgresser ou trivialiser, ici c'est pareil."

Pour évoquer la Shoah, Claude Lanzmann avait choisi le mode du témoignage après-coup, de la reconstitution de souvenirs, refusant toute image d'archives. Polanski a lui aussi choisi d’éviter le discours direct sur l'horreur des camps. Il ne s'agit pas de pénétrer dans l'oeil du cyclone, ce à quoi toute fiction et tout documentaire échoueraient. Polanski se contente de montrer comment un artiste a survécu à l'indicible.

Notre héros, toujours caché au haut des immeubles, en est réduit à observer le désastre de loin, à travers une fenêtre. Le personnage de Polanski est un pianiste, sa fragilité d'artiste l'éloigne de l'action et le cantonne au statut de pur témoin. Polanski montre donc l'échec de l'artiste face à l'action, son inadéquation, sa passivité dans un tel état d'urgence. Dès lors, la visée du film n'est pas de nous tenir en haleine à la manière d'un film d'action aux nombreux rebondissements. Il s’agit de porter un regard tout en extériorité, tout en pudeur, en maintenant toujours un écart par rapport à l'Innommable. Polanski ne peint pas la solution finale, mais l'horreur, mêlée de culpabilité et d’impuissance, de la position de témoin. C'est pourquoi on peut dire que Polanski choisit - tout comme Lanzmann - le silence, laissant l'indicible dans son entière indicibilité. Polanski tourne autour de "l'oeil du cyclone", il laisse les camps de la mort en dehors de toute peinture possible. Le regard muet de l'artiste ne peut qu'effleurer et deviner; il ne voit que telle balle perdue qui vient tuer cette femme agenouillée. Polanski n'a pas l'ambition de donner une idée complète des humiliations et tortures nazies. Il montre le désespoir et l'impuissance d'un individu singulier.

En ce qui concerne la place de l'artiste dans l'inhumanité de la guerre, la position de Polanski n'est pas celle de la résistance trop optimiste et, de ce fait, irréaliste. Il prend acte d’une souffrance, d'un destin subi et contemplé, d’une perte de soi, jour après jour plus marquée. On se rappelle alors ces paroles de Shoah qui commentent une visite du ghetto: "Ce n'était pas l'humanité. C'était une sorte... une sorte... d'enfer... Ce ne sont pas des êtres humains...". Le film de Polanski matérialise le regard de celui qui se voit déchu de son humanité : comme dans cette scène où l'homme devenu bête (maigre, le poil long, recroquevillé par la faim) irradié de lumière, interprète une pièce de Chopin en présence d'un officier allemand.

Outre la question de la survie de l'artiste dans la déchéance, Polanski réactualise l'interrogation d'Adorno: peut-on faire de l'Art après Auschwitz? Que vaut l'éclat esthétique pour représenter l'enfer réel ? La réponse de Polanski, inséparable de tout projet de représentation de la Shoah, est un nouvel écart. Il ne s'agit pas d'inventer une beauté de l'indicible et de l'horreur, mais de trouver une esthétique de l'absence progressive à soi. La photographie du Pianiste ne cherche pas à rendre l'abject, le morbide, le spectaculaire… elle cherche à mettre en question ses propres images. D'où cette esthétique des espaces vides, ponctués d'objets abandonnés, dénués de sens, de ces beaux spectacles de dévastation et de désolation. Polanski met en scène le vide, interroge un spectacle absent.

La projection du film, pourtant, ne nous laisse ni révoltés, ni effondrés de tristesse. L'émotion provoquée est tout en euphémisme. Aucun aliment n'est donné à notre colère. On est même vaguement indifférent, voire ennuyé. Le récit ne prend pas; il ne reste que de belles images qui traînent en longueur. Cet esthétisme dépassionné laisse froid. C'est beau et pudique, mais impersonnel. On ne retrouve rien du mordant des autres films de Polanski. La volonté de ne pas tomber dans le tape à l'oeil mène à un académisme et à un classicisme qui frisent souvent l'absence de style. Même si le talent de Polanski est de nous faire subtilement sentir le poids de cette absence, de ce silence, de cette impossibilité de rapporter l'Innommable.