BLIND

Film norvégien de Eskil Vogt

Avec Ellen Dorrit Petersen, Henrik Rafaelsen, Vera Vitali, Marius Kolbenstvedt


Grand Prix du Festival international du 1er Film Annonay 2015


Par Henri Lanoë
 
Sortie le 25-03-2015

Durée: 1h31

 

Cécité fait Loi

Formé à la FEMIS, section réalisation, le Norvégien Eskil Vogt nous est connu comme scénariste depuis OSLO, 31 août de Joachim Trier, intéressante adaptation scandinave du Feu follet de Drieu la Rochelle (et de Louis Malle) sorti en 2012. Après deux courts-métrages et une série télévisée, il vient de réaliser Blind, son premier long-métrage. Le synopsis est apparemment simple, mais plein de lectures semblent possibles. En voici une : Ingrid qui vient de perdre la vue reste confinée dans son appartement, espace qu’elle connaît bien. Elle soupçonne parfois son mari, Morten, de lui mentir lorsqu’il dit aller travailler. Reste-t-il dans l’appartement pour l’observer ? Envoie-t-il des E-mails à ses collègues… ou à sa maîtresse ? D’ailleurs, a-t-il une maîtresse ? Le scénariste Vogt brouillant les pistes avec virtuosité, le film demande donc une grande vigilance pour être décrypté.

Il y a une approche candide de ce scénario : croire ce qu’on voit et ce qu’on entend. Cette attitude reste suffisante dans la première partie du film qui n’offre pas trop de pièges ébranlant la logique. Mais l’apparition de deux nouveaux personnages, l’hirsute Einar et la belle Elin – un presque sosie d’Ingrid – va dérouter progressivement le spectateur. Ce qui apparaît désormais comme certain, c’est que l’histoire que nous regardons est certainement le fruit de l’imagination d’Ingrid - dont la voix commente certaines séquences - et que les éléments troublants ou parfois incohérents de son développement, sont imputables à l’auteur qui brouille, elle aussi, plus ou moins volontairement les pistes. Malgré son handicap récent, Ingrid est restée capable d’évoluer dans sa cuisine ou d’écrire sur son ordinateur les épisodes de sa vie de couple qui se dissout. Son imagination va introduire une deuxième incarnation de Morten, son mari, dans le personnage frustre et frustré d’Einar qui trompe son abstinence en zappant sur les sites pornos d’Internet. Et le jour où celui-ci croise une voisine, Elin, blonde comme Ingrid et menacée également de perdre la vue, un quatuor - en partie imaginaire - se met en place. Après diverses péripéties, les deux couples vont se retrouver dans une soirée orgiaque où Ingrid et Elin, qui ont échangé leurs robes, semblent l’évidente incarnation d’une même personne, de même que Morten et Einar ne feraient qu’un. L’épilogue de ce récit vertigineux se déroule dans le salon de l’appartement et nous montre Ingrid, nue, s’apprêtant à se caresser devant un Morten silencieux dont elle soupçonne la présence muette.

Je ne garantis pas que cette analyse du film soit la seule. Eskil Voigt concède avec humour qu’une autre façon de réaliser ce scénario pourrait se réduire à projeter une heure et demie de noir sur l’écran avec le seul accompagnement de la bande sonore. Il a évidemment choisi une solution moins radicale et nous propose dans Blind - après une sérieuse enquête sur les personnes qui ont perdu la vue - une Ingrid aveugle qui a conservé le souvenir exact des lieux connus et se déplace presque normalement dans son appartement, le toucher remplaçant l’oeil défaillant. Elle est aux aguets du moindre bruit qu’elle interprète selon sa durée ou sa localisation, et sa vie quotidienne est parfaitement banale, sans aucune des menaces d’agression que les scénaristes hollywoodiens font planer habituellement sur les non voyantes. Ce très intéressant premier film d’un scénariste inventif offre enfin au spectateur matière à doute, réflexion et discussion, ce qui est rarement le cas dans cette abondante catégorie de nouveaux cinéastes où ne s’étalent trop souvent que les souvenirs d’adolescence du réalisateur(trice).