ANTON TCHEKHOV 1890

Film français de René Féret

Avec Nicolas Giraud, Lolita Chammah, Robinson Stévenin, Jacques Bonnaffé, Jenna Thiam, Brontis Jodorowsky, Marie Féret, Alexandre Zeff, Philippe Nahon, Frédéric Pierrot





Par Henri Lanoë
 
Sortie le 18-03-2015

Durée: 1h36

 

Films

Cette chronique est généralement consacrée au premier film des nouveaux réalisateurs, par goût pour l’inconnu et dans l’espoir, parfois récompensé, de découvrir un talent neuf. Ce n’est pas exactement le cas de René Féret - qui nous propose son dix-huitième film - mais il entre dans une catégorie très peu fréquentée : celle des cinéastes qui font les films tels qu’ils les désirent, à l’écart des acteurs "bankables" et des sujets de société à la mode. Comme un skieur qui abandonne les pistes balisées, dès l’origine de sa carrière il a mis en place un système de production autonome qui perdure encore et lui permet de travailler à son rythme, sans trop dépenser l’argent des autres quand l’envie lui prend de sortir sa caméra. Proche de l’artisanat, cette entreprise devenue quasi familiale puisque René Féret est parfois acteur - ainsi que ses enfants - que sa femme est la productrice et la monteuse de ses derniers films et que des comédiens fidèles, comme les Stévenin (père, filles et fils) ou Jacques Bonnaffé l’accompagnent dans ce parcours peu courant. Enfin, importante caractéristique de ce franc-tireur du cinéma, il est le scénariste de tous ses films. Finalement, cette exceptionnelle liberté de création a abouti à une filmographie constituée par une série de « premiers films » tous différents, ce qui est loin d’être un défaut et me semble justifier sa présence dans cette chronique.

René Féret a débuté en racontant sa jeunesse dans le Pas-de-Calais, traversée de drames familiaux (mort d’un frère, puis du père) qui le déstabilisèrent profondément au point d’être soigné en hôpital psychiatrique alors qu’il entamait une carrière d’acteur. Cet épisode douloureux sera le thème de son premier film, Histoire de Paul, Prix Jean Vigo en 1975. Suivront La Communion solennelle et Baptême, d’inspiration ouvertement autobiographique, source qui n’est pas tarie puisque Le Prochain Film (2013) est un essai, rare chez ce réalisateur atypique, d’une comédie familiale confrontant un cinéaste et son frère qui voudrait devenir acteur. Durant cette longue carrière, René Féret aura essayé tous les genres, avec des fortunes diverses, y compris le film d’époque comme Le Mystère Alexina (1985), Nannerl (2010), Madame Solano (2012) et, aujourd’hui, Anton Tchekhov 1890.

Ce film évoque une période de la vie de ce jeune médecin dont le talent d’écrivain est de plus en plus reconnu mais sans l'apaiser car il se sent responsable de la mort de son frère tuberculeux, Kolia, âgé de trente ans : ils s’étaient promis d’aller témoigner des épouvantables conditions de vie des prisonniers déportés dans la lointaine île de Sakhaline. Fidèle à sa promesse, Tchekhov partira seul pour parcourir les dix mille kilomètres qui séparent ce bagne de Moscou, abandonnant ses patients, ses amis et sa famille. Notons que son absence ne brisera le coeur d’aucune jeune fille car « l’amour ne l’intéressait pas, pour écrire il devait être libre. » A son retour, son statut de grand écrivain est définitivement établi, mais la tuberculose va frapper de nouveau et l’emportera à 44 ans. Dans ce film tourné en France, avec des comédiens français et un budget plus modeste que celui de Birdman, René Féret parvient à rendre plausible la Russie de cette époque telle que nous l’imaginons, avec le solide soutien de Nicolas Giraud qui incarne un Tchekhov apparemment modeste et romantique, en réalité pugnace dans son combat contre les injustices permanentes dont sont victimes les hommes, partout dans le monde.