Les Merveilles
Le Meraviglie

Film italien de Alice Rohrwacher

Avec Maria Alexandra Lungu, Sam Louwick, Alba Rohrwacher, Monica Belluci


Grand Prix du Jury Cannes 2014


Par Henri Lanoë
 
Sortie le 11-02-2015

Durée: 1h50

 

Happy culture

Alice Rohrwacher a réalisé un remarquable premier film sélectionné par la Quinzaine des Réalisateurs en 2011, Corpo Celeste, qui décrivait les émois d’une adolescente à l’approche de sa confirmation catholique à Reggio di Calabria, dans le Sud profond. Pour son deuxième film, elle se consacre également au portrait d’une très jeune fille, Gelsomina, aînée de quatre soeurs, qui seconde son père, Wolfgang, apiculteur en Ombrie, région où la civilisation étrusque a laissé de nombreuses traces avant de disparaître. Cette famille fruste vit sous la coupe de cet homme au caractère entier, hostile au progrès, qui dirige « à l’ancienne » la production du miel tiré de ses ruches alentour, avec un matériel désuet et une hygiène contestable. Cette tribu vit en autarcie dans une ferme délabrée qui semble abandonnée, au milieu de nulle part. Les coups de feu lointains des chasseurs dans les champs voisins enragent Wolfgang qui hait ce monde extérieur et voudrait protéger ses filles de son immoralité et de sa visible décadence. Ecologiste d’instinct, il veut croire que la vie à la campagne, dans la nature, constitue la seule protection contre les méfaits de la « civilisation ». Bien que soumises, ses filles sont moins convaincues des vertus de l’apiculture.

Parfois, Wolfgang s’accorde un peu de repos et emmène ses enfants se baigner dans un lac magnifique, proche de la ferme. Un jour, après la baignade, ils tombent sur une équipe de télévision en train de filmer la présentatrice d’un concours télévisé, Le Pays des Merveilles, susceptible de ranimer les traditions ancestrales. Gelsomina est fascinée par ce spectacle car, bien entendu, sa famille n’a pas la télévision. Apprenant que les producteurs de cette série recherchent des artisans ou des agriculteurs qui tournent le dos au présent, elle n’aura de cesse, désormais, de faire inscrire la ferme familiale à ce concours, à l’insu de son père dont elle pressent le refus.

C’est à partir de là qu’une certaine ambiguïté vient troubler ce récit aride. Jusqu’alors, on était séduits par cette capacité de filmer le réel qui caractérise le talent d’un certain cinéma italien, mêlant acteurs professionnels et amateurs de façon harmonieuse. Pour le rôle de Gelsomina, Alice Rohrwacher a trouvé la jeune Maria Alexandra Lungu en classe de catéchisme alors qu’elle n’avait que onze ans. Pendant des mois, comme tous les autres acteurs, elle a dû vaincre la peur des abeilles pour affronter les nombreuses séquences de récolte du miel. Mais lorsque l’équipe de télévision intervient dans le scénario, l’émission qu’elle produit est tellement grotesque et les costumes si ridicules, que le spectateur pense que Alice Rohrwacher va égratigner la télé berlusconienne et ses paillettes, comme elle avait épinglé le clergé de l’Italie du sud dans Corpo Celeste. Sauf erreur, ce n'est pas le cas puisque la réalisatrice semble soudain apprécier les bienfaits de cette émission où vont s’affronter le miel et la charcuterie, alors que les thèmes évoqués dans la première partie des Merveilles étaient nettement plus dignes d’intérêt, d’où ma perplexité. Autre déception : autant les premières minutes du film étaient remarquables, montrant l’invasion progressive de l’écran noir par les phares de voitures des chasseurs venant se garer aux alentours d’une ferme qui semble inhabitée, là où vivent Wolfgang et sa famille. Malheureusement, la fin du film est moins inspirée par ce même endroit : Alice Rohrwacher ne parvient pas à conclure son récit qui s’effrite dans des panoramiques hésitants sur ce paysage sinistre, sans se décider à choisir un plan de fin. C’est surprenant de la part d’une cinéaste réellement douée. Toutes ces réserves n’ont pas empêché sa sélection officielle à Cannes cette année ni l’obtention du Grand Prix du Festival. Les choix du Jury sont imprévisibles.