Terre battue

Film français de Stéphane Demoustier

Avec Olivier Gourmet, Valeria Bruni-Tedeschi, Charles Merienne, Vimala Pons,Jean-Yves Berteloot, Samiel Louwyck, Husky Kihal, Sandrine Dumas


Mostra de Venise 2014 : Primé par la Semaine de la Critique


Par Henri Lanoë
 
Sortie le 17-12-2014

Durée: 1h35

 

Jeu, set et... ?

Quelques grands réalisateurs ont parfois ouvert leur film par un long plan séquence inoubliable comme Orson Welles dans Touch of Evil (1958) ou Robert Altman dans The Player (1992). L’intérêt d’un tel exploit technique est de nous donner quelques indices sur le récit qui commence sans passer par des scènes dialoguées et un découpage banal. Mais cet exercice de style est rarement maintenu sur la continuité du film, à l’exception d’Alfred Hitchcock qui tourna La Corde (1948) en dix plans séquences, un par bobine. Plus récemment, Le Fils (2002) des frères Dardenne où la caméra suivait le dos d'Olivier Gourmet qui traversait inlassablement les ateliers de sa scierie, dans tous les sens, en temps réel et sans la moindre ellipse (c’est d’ailleurs une manie constante dans le découpage de leurs films).

On peut apprécier cette hardiesse d’écriture – et le talent du steadycadreur – mais elle reste exceptionnelle et le récit emprunte pour la suite des évènements les chemins plus conventionnels du champ / contre-champ et des courtes séquences enchaînées. Pour son premier long métrage, Stéphane Demoustier a été tenté par cet exploit ambitieux et nous montre en un seul plan le long trajet de Jérôme (toujours le dos d'Olivier Gourmet) qui quitte son bureau pour la dernière fois, salue au passage tout le personnel qui l’étreint, descend des escaliers, traverse différents rayons en serrant des mains, atteint l’immense parking ensoleillé et monte enfin dans sa voiture : il vient d’être licencié. Cette prise de vues réussie éveille notre intérêt.

Inspiré d’un fait divers tragique et de ses propres souvenirs d’enfance, ce premier film de Stéphane Demoustier tient une partie de ses promesses. A son actif, un sujet original qui n’emprunte pas les habituels rails de la crise de la préadolescence et des conflits qu’elle peut générer auprès de parents désarmés. Par contre, la crise économique, elle, n’a pas épargné Jérôme, la cinquantaine, qui après plus de vingt ans dans la même entreprise, conserve l’espoir de rebondir car il est d’un naturel optimiste et il adore son métier exercé dans la grande distribution. Ces grands parkings et ces immenses hangars débordant de diverses marchandises sont son univers et il croit sincèrement qu’ils permettent aux plus démunis d’accéder aux biens de consommation. Marié à Laura, femme au foyer comme on n’en fait plus, ils ont un fils de onze ans, Ugo, peu bavard mais doué pour le tennis, dont la louable ambition est de parvenir, un jour, à figurer en finale à Roland-Garros.

Terre Battue réunit donc les éléments d’un scénario intéressant, mais le traitement des personnages manque de profondeur et les relations familiales ou professionnelles restent esquissées. Nous passons plus de temps dans la voiture de Jérôme, solitaire, qui cherche un stationnement que dans les bureaux où ont lieu ses entretiens d’embauche. Après l’échec de quelques tentatives, son ambition est désormais de racheter un de ces hangars et de devenir, enfin, chef d’entreprise. Comment compte-t-il financer son achat reste un mystère pour le public, mais également pour sa femme qui panique devant ce projet et lui annonce brutalement qu’elle le quitte. Jérôme et son fils se retrouvent seuls mais le scénario ne s’attarde pas sur ce nouveau mode de vie imprévu. Où se trouve désormais Laura ? Aurait-t-elle un amant ? Ce drame conjugal se déroulant dans une petite ville du Nord où l’impunité que procurent les grandes métropoles n’est guère garantie, cette piste est également abandonnée et Jérôme tente difficilement de retrouver le sommeil avec des somnifères. Durant toutes ces péripéties, le tenace Ugo poursuit tant bien que mal ses dures séances d’entraînement dans le cadre de la préparation à Sport Etudes, section tennis. Il faut dire qu’il paraît traverser cette tempête familiale avec un flegme qui frôle l’indifférence. La conclusion de cette histoire débouche sur un drame inattendu qui permet à la relation père / fils de se ressouder et donne enfin à Stéphane Demoustier la possibilité de susciter une émotion peu présente jusqu’alors. Hélas, l’ultime image d’Ugo nous plonge à nouveau dans l’incertitude et ne donne guère d’indices sur le devenir de cette famille malmenée.