SHIRLEY visions of reality

Film autrichien de Gustav Deutsch

Avec Stephanie Cummings, Christoph Bach, Florentin Groll, Elfriede Irral, Tom Hanslmaier





Par Henri Lanoë
 
Sortie le 17-09-2014

Durée: 1h32

 

Trompe l oeil

A partir de treize tableaux d’Edward Hopper, le réalisateur autrichien Gustav Deutsch nous présente un film étonnant qui nous propose, grâce à une voix intérieure, d’entrer dans les pensées du modèle et du peintre durant les minutes qui précèdent (ou suivent) le moment décisif qui va devenir le choix définitif du sujet. La sélection opérée par Gustav Deutsch enchaîne principalement des représentations d’un couple ou d’une femme seule – Shirley – isolés dans une pièce et qui regardent ailleurs, par la fenêtre, quelque chose que nous ne voyons jamais. Une sourde angoisse émane de ces représentations d’une vie quotidienne proche du désespoir. La réussite cinématographique d’un projet aussi hardi doit beaucoup à la peinture de Hopper qui semble souvent inspirée par les films noirs américains classiques, à moins qu’elle n’en soit l’inspiratrice ? L’hyper fidélité de la reconstitution des décors (perspectives, couleurs, mobiliers, accessoires, éclairages) doit beaucoup au superbe travail du chef-opérateur Jerzy Palacz qui permet des transitions imperceptibles du film aux toiles, tant les acteurs choisis sont "hopperiens" et proches des modèles originaux.

La réelle réussite de Gustav Deutsch est d’avoir évité le « film d’Art » en échappant aux conventions du documentaire pédagogique et en maintenant notre intérêt pour ces personnages qui vont changer de décor durant une heure et demie et traverser trente années de la vie américaine, soutenus par une bande sonore subtile et le monologue intérieur de Shirley - interprétée par la sculpturale Stephanie Cummings - dont les attitudes évoquent sa formation de ballerine. Architecte à l’origine, Gustav Deutsch s’est rapidement orienté vers les rapports du Cinéma avec l’Art en se consacrant à des films largement diffusés dans les Festivals internationaux. Ce réalisateur, hors normes mais scrupuleux, a fidèlement reproduit les erreurs de perspective que commet volontairement Edward Hopper, ce qui l’a conduit évidemment à éviter les mouvements de caméra en utilisant le plan fixe comme l’élément essentiel du récit filmé, faisant du spectateur l’égal d’un amateur d’art observant un tableau. Toutes ces contraintes ont été maîtrisées avec une élégante efficacité qui contribue à la réussite artistique d’une telle gageure... après neuf années de travail !

Au milieu de l’incessante marée des films qui se limitent à enregistrer des dialogues en champ / contre-champ, on apprécie vraiment de découvrir en Shirley une démarche artistique aussi rare que, seul, le cinéma est encore capable d’offrir.