La Femme du Ferrailleur
Epizoda u zivotu beraca zeleza

Film bosniaque de Danis Tanovic

Avec Senada Alimanovic, Nazif Mujic, Sandra Mujic, Semsa Mujic


Berlin 2013 Grand Prix du Jury et Meilleur Acteur


Par Henri Lanoë
 
Sortie le 26-02-2014

Durée: 1h15

 

Chienne de Vie

Nous conservons toujours une vision floue de ce qu’est devenue l’ex-Yougoslavie depuis qu’elle a éclaté en divers Etats - (Serbie, Croatie, Bosnie, Kossovo, etc.) - cohabitant avec plus ou moins d’harmonie depuis la paix fragile qui est intervenue à la fin des combats, en 1995. Mais les productions cinématographiques locales continuent de refléter la rancoeur qui subsiste entre ces nouveaux pays. Un des rares cinéastes à avoir gagné une réputation mondiale est le Serbe Emir Kusturika, mais on doit également citer le Bosniaque Danis Tanovic, auteur du remarquable No man’s land qui avait obtenu l’Oscar du meilleur film étranger en 2001, rappel d’autant plus légitime que ce cinéaste est à l’origine du surprenant La Femme du Ferrailleur, objet de cette chronique.

Nazif est ferrailleur, c’est-à-dire qu’il casse à la hache les carcasses de voitures après les avoir débarrassées des plastiques, tissus et autres matières qu’elles contenaient. Ensuite, il charge sa camionnette des tôles récupérées et va les vendre, au poids, chez le casseur voisin. Il partage son gain avec le voisin qui l’aide dans cette besogne harassante. Pendant ce temps, sa femme, Senada, fait la cuisine et regarde les feuilletons à la télé avec leurs deux petites filles. Comme il n’y a plus de bûches et que la maison est glaciale - les hivers sont rudes en Bosnie - Nazif part abattre un arbre dans la forêt proche et le débite en rondins. Cette existence qui semble dater du moyen âge se déroule donc en Europe, de nos jours… Senada, qui n’est pas douillette, se plaint de maux de ventre incessants. Inquiet, Nazif finit par l’emmener en voiture, avec les fillettes, aux urgences de l’hôpital le plus proche qui est situé dans une ville lointaine. Le médecin découvre que Séréna porte un enfant mort : il faut l’opérer sans attendre. N’ayant aucune couverture sociale, le couple devra payer l’opération qui est largement au-dessus de ses moyens. Nazif parlemente ; embarrassé, mais intraitable, le médecin s’abrite derrière la Loi. Désespérée, la famille retourne au village. Senada continue à se plaindre. Après quelques jours, Nazif remet les siens dans la voiture et fait une deuxième tentative auprès du médecin qui oppose le même refus. Retour à la maison glaciale et plongée, en plus, dans l’obscurité car l’électricité a été coupée faute d’être payée. Finalement, Nazif va sacrifier sa propre voiture, la débiter en ferraille pour la vendre au casseur, mais ce qu’il en obtient est largement insuffisant pour faire face à la somme demandée…

A ce point de désespérance, cette histoire ferait passer Les Misérables pour un conte de fée et Le Voleur de Bicyclette pour une comédie sous le soleil romain. Je vous laisse découvrir la suite de ce calvaire en précisant, à présent, qu’il ne s’agit pas d’une histoire due à un scénariste morbide : inspiré par un article de journal qui relatait ces faits réels, Danis Tanovic est parti à la recherche de ce couple de "roms" et lui a demandé, ainsi qu’aux voisins et aux membres de la famille, d’interpréter leurs propres rôles. Seul le médecin a été remplacé par un acteur : il avait refusé l’offre de participer à cette reconstitution, bien entendu. Tourné en neuf jours avec une équipe réduite et dans un inconfort total, ce film prodigieux détrône toutes ces super productions qui annoncent fièrement dans leur générique "Ceci est une histoire vraie", suivi du nom des stars "bankable" du moment.