C'est eux les Chiens

Film marocain de Hicham Lasri

Avec Hassan Badida, Yahia El Fouandi, Jalal Bouftaim, Imad Fijaj, Malek Akhmiss, Nadia Niazi, Salh Bensalah, Abderahim Samadj


Primé dans de nombreux Festivals


Par Henri Lanoë
 
Sortie le 05-02-2014

Durée: 1h25

 

Printemps en rade

Le soi-disant Printemps arabe qui a déjà dévasté la Tunisie, la Lybie, l’Egypte et la Syrie ne paraît guère avoir inspiré les cinéastes locaux où on cherche en vain, depuis trois ans, l’éclosion des héritiers de Poudovkine ou d’Eisenstein. Etrangement, c’est du Maroc – qui semble épargné jusqu’à présent par les actuelles secousses révolutionnaires – que nous vient un film qui attaque sévèrement la répression qu’a pu exercer le pouvoir royal dans le passé, lors des émeutes du pain de 1981. Le scénario précise bien qu’il s’agit d’évènements survenus il y a trente ans dont le jeune roi actuel ne peut être tenu pour responsable : en libérant les prisonniers après vingt ans de bagne, il ferait même preuve de mansuétude. On constate, une fois encore, que les régimes autoritaires accordent parfois aux cinéastes une surprenante forme de liberté d’expression, comme c’était le cas du temps de Tito ou Franco.

C’est eux les Chiens commence par une manifestation, de nos jours, qui se déroule dans les rues de Casablanca. Au milieu des vociférations et des slogans, une petite équipe de télévision tente de faire un reportage sur cette tentative de "Printemps marocain" en enchaînant des micro trottoirs plus ou moins ratés. Dans la foule, le réalisateur remarque un vieil homme qui semble perdu et fragile. Il l’est effectivement : il vient d’être relâché après trente ans d’emprisonnement (dix de plus que les autres libérations accordées). Il ne reconnaît plus grand-chose du monde qui l’entoure désormais, ne se souvient plus de son nom mais seulement de son n° matricule 404, et n’a qu’une obsession : acheter des stabilisateurs pour vélo d’enfant, car il se souvient d’avoir eu une femme et des enfants. Hélas, son argent n’a plus cours... L’équipe de télévision sent qu’elle vient de dénicher l’oiseau rare et propose à 404 de l’aider dans la recherche de sa famille.

Dès le générique, la réalisation tient un pari audacieux : ne montrer que ce que cadre le cameraman de la télévision, en l’occurrence Hicham Lasri lui-même, et conserver tout ce que la caméra a enregistré (acteurs, réalisateur, preneur de son, passants, etc.) Ce long faux reportage, brut de prise de vues et sans montage apparent, apporte un sentiment de réalisme qu’on obtient seulement à la vision des rushes. Cette impression est renforcée par le talent de l’interprète principal, Hassan Badida, qui incarne cet homme déboussolé par les secousses de l’Histoire. Cette réalisation originale, doublée d’un sujet courageux, fait de ce film-reportage un témoignage rare sur les drames occultés que traverse actuellement le Monde arabe.