Le principe de l'incertitude
O principio da incerteza

Film portugais de Manoel De Oliveira

Avec Leonor Baldaque, Leonor Silveira, Ricardo Trepa, Ivo Canelas, Isabel Ruth


Selection officielle Festival de Cannes 2002


Par Clémentine Gallot
 
Sortie le 11-09-2002

Durée: 2h15

 

Cinéma d’un autre temps

Le cinéaste portugais Manoel de Oliveira, un modèle de longévité, situe son nouveau film dans une région qui lui est familière, à la fois retour au sources et lieu scénique d’un drame moderne. Il adapte le livre Joie de famille d’Agustina Bessa-Luis et travaille avec des acteurs qu’il connaît déjà pour la plupart (Leonor Baldaque, Leonor Silveira, Ricardo Trepa). On entend volontiers dire qu’on va " s’ennuyer à un film d’Oliveira " : or celui-ci se révèle plutôt captivant.

L’expression " principe de l’incertitude " est mentionnée au cours d’une conversation, lors d’un dîner, scène décisive dans le film : la famille est alors réunie pour arranger le mariage de Camila avec Antonio, riche héritier, au grand dam de José, fils de la servante Celsa, amoureux de Camila depuis son enfance. C’est sans compter sur la dangereuse Vanessa, associée de José dans d’obscures affaires, et maîtresse d’Antonio.

Un inquiétant duo de frères, une servante dévouée, une femme diabolique.. les personnages de Oliveira, loin d’être des stéréotypes, tissent entre eux une intrigue aussi complexe que les sentiments qui les animent. L’héroïne, Camila, est maintes fois comparée à Jeanne d’Arc ; on se demande pourtant qui de la guerrière ou de la sainte l’emportera lorsque les flammes de l’enfer auront tout dévasté (à commencer par le night club de Vanessa).

N’oublions pas que O principio da incerteza (quel beau titre) est le film d’un cinéaste de quatre vingt treize ans, dont on ne ressent ni l’âge ni la faiblesse : son style procède de longs plans fixes de visages ou de paysages, et sa direction d’acteur est époustouflante. Comme au théâtre, les textes sont déclamés par des êtres d’une immobilité sculpturale qui rappelle l’iconographie religieuse Ces dialogues incantatoires semblent nous parvenir de l’au-delà ou d’un autre temps. Une retenue imposée, permet alors la révélation de figures emblématiques.

Les décors baroques, chargés, évoquent un monde étriqué, engoncé dans ses traditions : ils participent d’une critique cinglante de la bourgeoisie de province avec son lot de tragédies et d’injustices. D’un bout à l’autre le film est parcouru d’un souffle méditerranéen : mélange d’archaïsme et de modernité, d’exubérance et d’austérité religieuse, à la fois extrêmement pudique, et d’une grande violence contenue.

Rétrospectivement, les personnages nous apparaissent tels les pions d’un échiquier, emprisonnés dans des affrontements d’une lenteur hiératique, orchestrés de main de maître par Oliveira.