Des Abeilles et des Hommes
More than Honey

Film suisse de Markus Imhoof


Ouverture Festival du Film d Environnement 2013, Clôture Festival de Locarno 2012


Par Henri Lanoë
 
Sortie le 20-02-2013

Durée: 1h28

 

Honey Money

Le renouveau d’intérêt pour le film documentaire de long métrage se poursuit aujourd’hui avec l’apparition des abeilles de Markus Imhoof qui succèdent aux vaches d’Emmanuel Gras (Bovines) et aux moutons de Manuel von Stürler (Hiver Nomade). Il est intéressant de comparer les différences de traitement entre trois sujets consacrés à ces animaux qui nous font vivre.

Markus Imhoof est un réalisateur suisse peu connu de nous, alternant longs métrages de fiction et documentaires, dont les films précédents ont été surtout exploités en Allemagne. Dans Des Abeilles et des Hommes, il nous expose un sujet inquiétant (un de plus !) pour le proche avenir de la planète : depuis quinze ans, des milliards d’abeilles ont disparu, quittant leur ruche pour ne pas y revenir. Or, 80% des végétaux ont besoin d’elles pour être fécondés, car sans pollinisation, plus de fruits ni de légumes. Le réalisateur est donc allé à la rencontre de divers apiculteurs répandus sur la planète afin de tenter de percer le mystère de cet exode massif. Du paysan traditionnel qui plonge ses bras nus dans les ruches sans se faire piquer à l’industriel californien millionnaire qui survole ses hectares d’amandiers en fleurs, de l’Australie à la Chine en passant par l’Europe et les Etats-Unis, Markus Imhoof dresse un tableau complet de la production du miel et des différents modes de comportement de ces insectes laborieux qui évoquent la vie rythmée des prolétaires de Metropolis. Son film mène donc une enquête très sérieusement documentée, soutenue par une musique ad hoc et richement illustrée par l’utilisation d’effets spéciaux qui transforment les minuscules abeilles en gros "Objets Volant Très Identifiables", dont les escadrilles nous amènent droit dans la science-fiction, mais guère dans les raisons qui expliqueraient le mystère de leur disparition.

Avec Hiver Nomade, nous quittons la tendance "documentaire scientifique, pédagogique et universel" pour retrouver une tradition humaniste - qui remonte aux films de Robert Flaherty - en accompagnant un couple de bergers guidant 800 moutons, durant une transhumance hivernale en Suisse. Ici, pas d’interviews, dialogues réduits aux brèves relations entre le mari et sa jeune femme sur « la meilleure façon de transhumer », peu de musique, seulement une longue et rude randonnée filmée « brut », tandis que tombe la neige dans la nuit glaciale.

Bovines, enfin, va au bout du cinématographe pur : pas de commentaire, pas de dialogues, pas de musique, seulement des vaches qui vaquent et paissent dans un pré, avec le bruit lancinant de leur mastication durant plus d'une heure. C’est tout. Mais il semble passer tant de choses dans leur regard lorsqu’elles ruminent que ce verbe prend alors tout son sens. Pressentent-elles le sort qui les attend ? On n’en doute plus lorsque, à la fin, des mugissements déchirants s’élèvent de ce pré, si paisible jusqu'alors, pour accompagner le camion qui emmène une partie du troupeau vers une destination que l'on devine.

Trois visions de documentaristes, trois longs films, trois réussites qui aèrent le cinéma spectacle traditionnel, prisonnier de scénarios répétitifs dans lesquels le plaisir de la surprise a généralement disparu.