Hiver Nomade

Film suisse de Manuel von Stürler

Avec Pascal Eguisier, Carole Noblanc, Jean-Paul Peguiron


Prix E.F.A. 62è Forum Berlin Vision du Réel 2012


Par Henri Lanoë
 
Sortie le 06-02-2013

Durée: 1h25

 

Cinéma Vérité

Pendant longtemps le documentaire est resté le parent pauvre du cinéma spectacle. En première partie du programme, après des Actualités qui dataient de la semaine précédente, ce fastidieux bouche-trou faisait défiler les Châteaux de la Loire ou bien s’extasiait sur le Maroc (ou le Chili, ou la Papouasie), « terre des contrastes ». A sa décharge, précisons qu’il ne bénéficiait pas des moyens du long métrage et qu’il fallait se débrouiller avec une image muette, accompagnée d’une musique achetée au mètre et d’un commentaire pompeux dit par une voix solennelle. La révolution esthétique intervint dans les années 50 avec l’apparition du "Nagra", enregistreur léger et synchronisé avec la caméra, qui permettait enfin d’entendre aisément ce que l’image montrait. Avec la prise de vues sonore numérique actuelle, l’allègement se poursuit et le tournage d’Hiver Nomade se contente de trois personnes : un réalisateur épaulé par un caméraman et un preneur de son. On peut seulement regretter que ces progrès techniques ne soient guère créateurs d’emploi – sauf dans la postproduction qui maintient les techniciens nécessaires – mais, comme les centaines de chaînes de télévisions mondiales sont gourmandes d’images sonores, on espère que ceci compense cela.

Ce prologue pour bien préciser que le documentaire n’est plus, depuis longtemps, un parent pauvre et qu’Hiver Nomade est nettement plus passionnant que la plupart des films de fiction qui se succèdent sur les écrans. Accompagné de trois ânes et quatre chiens, un couple de bergers fait transhumer, durant les quatre mois d’hiver, 800 moutons sur près de 600 kilomètres à travers la Suisse, ce qui représente une moyenne de cinq kilomètres par jour. Le citadin moyen croit que cette recherche de pâturages nouveaux ne s’effectue qu’en été, lorsque la sécheresse pousse les bergers provençaux à gagner les alpages afin d’y trouver de l’herbe fraîche : ils y séjournent durant la belle saison et redescendent au retour de l’automne. Nous découvrons avec surprise que cet exode se déroule durant l’hiver en Suisse, alors qu’une couche de neige recouvre les prairies, compliquant encore davantage l’installation des incessants bivouacs qui jalonnent ce périple glacial. Mais le plus étonnant, c’est de voir cet immense troupeau se déplacer en permanence dans des zones périurbaines, sillonnées d’autoroutes, à la recherche de « coins tranquilles » où il pourra tenter de brouter une herbe enfouie sous la neige. On ne peut qu’admirer l’adresse de ce couple qui dirige cette marée de moutons en la maintenant sur des sentiers étroits afin d’épargner les cultures qu’elle traverse. On imagine alors que, seuls, des bergers bergamasques issus d’une longue tradition locale doivent être capables d’un tel exploit…

Erreur : Pascal est d’origine corrézienne et Carole, sa jeune femme, une Bretonne ex-diététicienne. Avec un naturel exemplaire, ils nous font oublier l’incessante présence d’une caméra et d’un micro qui captent leurs divers états d’âme durant cette épuisante randonnée. Ce remarquable premier film de Manuel von Stürler, jeune musicien devenu cinéaste, a demandé quatre années de prises de vues dans des conditions hivernales plutôt rudes. Quelques discrètes interventions musicales de Olivia Pedroli ponctuent le récit pour souligner le passage du temps, mais l’essentiel de la très riche bande son fait surtout appel aux bruits de la nature qui ont écrit la partition parfaite qui soutient cet "Hiver Nomade" couvert de Prix dans de nombreux Festivals.