TOMI UNGERER L'esprit frappeur

Film américain de Brad Bernstein
Documentaire

Avec Tomi Ungerer





Par Henri Lanoë
 
Sortie le 19-12-2012

Durée: 1h38

 

Y a pas photo !

Les hasards de la distribution font que ce remarquable documentaire consacré à la vie chaotique de Tomi Ungerer, talentueux illustrateur tous azimuts de livres pour enfants (et pour adultes avertis), de publicités, de couvertures de magazines, d’affiches militantes diverses, de bandes dessinées, etc. suit la sortie du snobissime The Artist is present consacré à l’autoproclamée géniale Marina Abramovic. Il suffit d’intervertir les deux titres pour rétablir la réalité : l’Artiste "réellement présent" est sans aucun doute Tomi Ungerer.

Il nous raconte avec une franchise et un humour permanents les tribulations de son existence hors du commun. Né français en Alsace, il devient écolier allemand durant l’occupation. Selon sa formule provocatrice, « cette province a ceci de commun avec les cabinets, elle est toujours occupée. » A la fin de la guerre, ne supportant plus d’être traité de Boche par les « libérateurs », il part à la découverte de l’Europe et du Paris existentialiste d'alors, s’inscrit aux Beaux-arts pour renforcer son talent précoce de dessinateur (hérités d’un père artiste mort trop tôt), puis retourne à Strasbourg où il exécute ses premières affiches. Là, il fréquente le Centre Culturel Américain : il y découvre le jazz et la presse U.S. de cette époque qui fait la part belle aux illustrateurs de magazines. A 25 ans, il décide de débarquer à New York avec ses dessins et 60 dollars en poche. En une semaine, il décroche ses premières commandes et, encore aujourd’hui, il admire cette réelle qualité américaine : accueillir un jeune inconnu et lui donner une chance immédiatement. Très vite, son style « européen » le fait remarquer et il devient une star dans les milieux de l’édition, surtout dans le domaine du livre pour enfants. Sa réussite n’entame pas pour autant son esprit rebelle et provocateur. Il dénonce cette Amérique à la fois "beatnik" et ségrégationniste des années 70 et milite par ses affiches contre la guerre du Viêt-Nam, dénonciations diverses que le "free country" tolère sans problèmes dans cette époque bouillonnante.

Des difficultés inattendues vont surgir lorsque Tomi Ungerer s’attaque aux plaisirs de l’amour sans entraves et en fait le sujet de publications, tendance nettement sadomaso, qui vont déclencher un scandale dans ce pays où le raz-de-marée des films pornographiques occupait pourtant les écrans sans problème : il y avait donc des limites à la contre-culture… Banni sans appel du monde de l’édition des livres pour enfants, il voit l’ensemble des ses ouvrages désormais interdits dans les bibliothèques publiques. Il quitte donc les Etats-Unis - où il ne reviendra qu’après quarante ans d’absence - s’établissant successivement au Canada, en Irlande puis, retour à la case départ, dans son Alsace natale.

Ce parcours peu commun a séduit Brad Bernstein, réalisateur-producteur spécialisé dans les documentaires de long-métrage, qui nous livre un film d’une qualité rarement atteinte dans ce type de production. La verve de Tomi Ungerer est ponctuée de subtils effets spéciaux et de brèves animations illustrant le cours de son récit qui échappe ainsi à la banalité des habituels entretiens télévisés. Une bande sonore très soignée enrichit également l’image et justifie l’exploitation de cette biographie réussie sur le grand écran du cinéma.

Simultanément, nous est proposé cette semaine Jean de la Lune, un remarquable dessin animé de long métrage, première réalisation du réalisateur allemand Stephan Schesch, d’après un conte de Tomi Ungerer, dont le scénario, politiquement adulte, est mis aussi à la portée des jeunes enfants avec beaucoup d’habileté. Le réalisateur, tout en prenant des libertés avec le livre original – qu’il a coadapté avec l’auteur – a respecté son style graphique en rajoutant un discret mais efficace usage des effets de relief sans utiliser la 3D. Ces deux films feront mieux découvrir un véritable artiste à ceux qui connaissent peu l’univers de la Bande Dessinée.