MARINA ABRAMOVIC The Artist is Present

Film américain de Mattthew Akers
Film documentaire

Avec Marina Abramovic


Sélection festivals BERLIN 2012 et SUNDANCE 2012


Par Henri Lanoë
 
Sortie le 12-12-2012

Durée: 1h46

 

Veni, vidi, Abramovici

Le responsable de la communication n’a pas menti : Marina est vraiment présente, elle ne quitte pas l’écran durant 106 minutes. A l’occasion d’une rétrospective de la carrière de cette artiste ( ?) américaine d’origine yougoslave que lui a consacrée le Museum of Modern Art de New York en 2010, le documentariste Matthew Acker a filmé, en amont, les préparatifs de l’installation et utilisé les abondants documents (films et vidéos) qui jalonnent la vie de Marina, depuis sa jeunesse dans la Yougoslavie du Maréchal Tito jusqu’à l’hommage que lui rend le MoMA lorsqu’elle va fêter ses 63 ans. Ici se pose un problème majeur : que peut-on exposer de cette « artiste » qui n’est ni peintre, ni sculpteur, ni photographe ? Son corps nu ? (L'essentiel de sa production passait par son exhibition, les films projetés dans le Musée en font foi) ou bien les diverses cabrioles qu’elle a exécutées avec son partenaire et amant, Ulay, pendant les douze ans de leur vie commune ? Tout cela semble plutôt relever du spectacle de cabaret, mais est-ce de l’ART destiné à un musée ?

Cette question qu’elle entend depuis 40 ans, madame Abramović veut tenter d’y répondre par le "clou" de la manifestation qui lui est consacrée. Dans le vaste Atrium du MoMA, deux chaises sont disposées face à face. Marina, vêtue d’une robe longue occupe, immobile, l’une d’elles durant toute la journée : "The Artist is present". Sur l’autre, se succèdent les visiteurs de l’exposition qui y séjournent le temps qu’ils désirent. Pas un mot ni un geste ne sont échangés : seuls comptent les regards croisés. Les organisateurs ayant constaté que le public consacrait en moyenne 30 secondes à Mona Lisa ou au Radeau de la Méduse, le temps de contemplation devant Marina sera libre. Les visiteurs vont donc se succéder jour après jour, durant trois mois… Mais ils sont de plus en plus nombreux : devant ce rush inattendu, il a fallu distribuer des tickets numérotés, limiter le temps de contemplation, renforcer le service d’ordre, prévenir l’émeute qui menace. Dans les derniers jours, une jeune fille se dévêt prestement et s’assoit, dénudée ; mais elle est immédiatement évacuée par des gardes musclés. On s’étonne d’une telle pudibonderie dans le temple du Modern Art où Marina exhibe ses charmes à tous les étages et où les visiteurs sont obligés de se faufiler devant un couple nu qui garde l’entrée ? Mystères du règlement intérieur…

Résultat final : en trois mois, 750 000 visiteurs vont défiler devant Marina, toujours assise et muette ! Finalement, nous ne saurons jamais si ce phénomène relève de l’Art, mais le tiroir-caisse a bien fonctionné. On se prend à espérer que, sous une apparente neutralité admirative, le véritable propos de Matthew Akers tend peut-être à dénoncer certaines pratiques des marchands d’art, avec toute la clique des critiques, historiens et spécialistes divers qui semblent sortis d’un film de Woody Allen et glosent autour de cette inactivité fructueuse. Lorsqu’il nous fait découvrir, par exemple, que Marina est assise sur une chaise percée (les journées sont longues), il y a forcément de la malice dans cette indiscrétion et quand il filme longuement les visages baignés de larmes des visiteurs en pâmoison devant l’idole, il provoque le même sentiment de malaise que peuvent susciter les processions religieuses dans les pays du sud de l’Europe. Une seule certitude devant cet étrange spectacle qui se déroule à New York, U.S.A. : lorsque Marina, complètement ankylosée, abandonne sa chaise avec difficulté en fin de journée, il est évident qu’elle nous montre, à défaut d’Art, une force de caractère qui l’apparente aux artistes du Cirque qui se mettent en danger à chaque représentation.