Aloïs Nebel

Film tchèque de Tomas Lunak


Sélectionné pour le Oscars 2012


Par Henri Lanoë
 
Sortie le 14-03-2012

Durée: 1h24

 

Nacht und Nebel

Nuit et Brouillard d’Alain Resnais aurait pu servir de titre à ce récit sombre et proche du cauchemar qui est le premier long-métrage de Tomás Lunác – diplômé de l’Ecole d’Animation de Zlin - d’après une célèbre bande dessinée tchèque écrite par Jaroslav Rudis et illustrée par Jaromir 99. Ce film réalisé en vrai noir et vrai blanc – très peu de gris - s’inspire des conflits mal éteints qui ont agité les Tchèques depuis les prémices de la dernière guerre jusqu’à la Révolution de Velours et l’effondrement du communisme à la fin de 1989, cinquante ans plus tard.

Lorsqu’Hitler a occupé les Sudètes en 1938, territoire tchèque mais peuplé d’une forte minorité allemande, il a été reçu en libérateur par celle-ci. Après la défaite nazie de 1945, l’Etat tchèque a évidemment expulsé trois millions de germanophones de cette région, traumatisme qui a laissé des blessures dont le scénario d’Aloïs Nebel - inscrit dans cette période historique mal connue de nous - témoigne qu’elles ne sont pas cicatrisées. Comparé à l’autodérision ensoleillée qui caractérise la production italienne traitant de cette période tragique, le cinéma d’Europe Centrale baigne dans un pessimisme angoissé dont l’oeuvre prémonitoire de Franz Kafka témoigne et il est difficile de trouver un anti-héros plus maussade qu’Aloïs Nebel, chef de gare balloté par les secousses de l’Histoire et hanté par les souvenirs du passé.

La technique d’animation est très intéressante car elle fait appel à un procédé ancien mais rarement utilisé : la « Rotoscopie ». Le découpage est préalablement filmé avec de vrais acteurs dans de vrais décors, puis chaque image est traitée graphiquement afin d’être transformée en un photogramme noir et blanc, ce qui a pour résultat d’obtenir une animation hyper réaliste dans les déplacements et les expressions des personnages. Il serait, d’ailleurs, intéressant de pouvoir comparer le dessin animé terminé avec la « matrice » fournie par les prises de vues réelles. Décors et accessoires sont également stylisés par ce traitement et un train qui fonce dans la nuit prend, alors, une dimension inquiétante que la prise de vues réelle ne pourrait jamais suggérer.

Ce dessin animé dramatique ne peut évidemment se comparer aux divertissants spectacles tous publics dont les Américains sont devenus, de longue date, les spécialistes. Par contre, Tomás Lunác rejoint totalement la démarche du dessinateur japonais Yoshihiro Tatsumi - auquel Eric Khoo vient de consacrer un film – qui a été le précurseur de ce passage de la BD pour enfants vers un public adulte.