Mon pire cauchemar

Film français de Anne Fontaine

Avec Isabelle Huppert, Benoît Poelvoorde, André Dussolier, Virginie Effira





Par Henri Lanoë
 
Sortie le 09-11-2011

Durée: 1h43

 

La lutte des classes

Confronter deux personnages que tout oppose (caractère, classe sociale, mode de vie, goûts, etc.) demeure le ressort traditionnel des comédies populaires où abondent les couples mal assortis: de Laurel et Hardy au duo calamiteux que formaient Pierre Richard / Depardieu ou Reno / Clavier, la liste est longue des films qui font appel à cette recette. Bien entendu, l’antagonisme des sexes est également une valeur sûre et on garde un nostalgique souvenir des relations difficiles qui opposaient Spencer Tracy à Katharine Hepburn ou Cary Grant à Irene Dunne dans l’attente d’un inévitable "happy ending" qui concluait toutes ces comédies américaines devenues à présent des classiques.

Délaissant les scénarios étranges qui avaient établi sa réputation atypique comme Nettoyage à sec, Comment j’ai tué mon père ou Entre ses mains, Anne Fontaine tente donc un retour vers la vraie comédie, domaine qu’elle avait déjà effleuré avec La Fille de Monaco ou les Augustins de ses débuts. Pour son dixième film en vingt ans (comme le temps passe), elle oppose donc Agathe, une riche et acariâtre bourgeoise, directrice d’une galerie d’art à Patrick, un quasi SDF, inculte et pochard, qui vient faire de la maçonnerie dans son appartement. Autant Agathe est odieuse avec cet ouvrier, autant son mari François - éditeur et bobo de gauche - se montre lâchement aimable avec ce prolétaire sans gêne et envahissant, descendant contemporain de Boudu sauvé des eaux. Toute la première partie qui décrit le conflit en gestation entre l’antipathique Agathe et le bonasse Patrick sous l’½il narquois du mari, est vivement enlevée grâce, entre autres, à une Isabelle Huppert efficace. On la sent à l’aise dans un registre qui lui convient. Le problème délicat va être d’inverser cette hostilité pour parvenir à une dernière bobine qui verrait ce couple mal assorti convoler en d’improbables noces, ce que personne ne peut envisager, même les plus acharnés tenants des fins heureuses.

Il m’est difficile de dire que la mission soit remplie avec aisance tant les prémices du scénario ont accumulé de difficultés. D’entrée de jeu, Isabelle Huppert a brillamment installé un personnage tellement insupportable qu’il condamne toute éventualité de séduction auprès d’un Benoît Poelvoorde matraqué par un tel caractère. Il ne retrouve sa vis comica qu’en tentant de draguer Virginie Efira, une charmante caissière indisponible. Quant à André Dussolier, comme toujours discret et ironique, il a fui depuis longtemps les affrontements avec cette mégère et cherche ailleurs un réconfort sentimental qu’il va trouver, momentanément, dans les bras de cette même caissière (décidément fort courtisée). Hélas, cette charmante personne laissera bientôt apparaître d’inquiétantes tendances, elle aussi. Toutes ces péripéties se développent efficacement sur un ton de « vraie » comédie. Mais reste la difficulté essentielle : rendre crédible la métamorphose du monstre Agathe en amoureuse d’un poivrot inculte, et là, les rouages commencent à grincer.

On n’est pas aussi convaincu que les auteurs par le virage à 180° qu’effectue cette virago qui devient, miraculeusement, l’inverse de tout ce qu’elle était jusqu’alors. Comme Alain Delon qui n’a guère fait carrière dans la comédie, le talent d’Isabelle Huppert se manifeste essentiellement dans des films dramatiques, à de rares exceptions réussies comme Copacabana, de Marc Fitoussi. Nul ne doute que cette actrice soit rieuse dans la vie, mais succéder à Jacqueline Maillan ou Maria Pacôme ne semble guère dans ses projets, à juste titre. Même constat, mais inversé, pour Benoît Poelvoorde - comique né – qui rêve peut-être de rôles dramatiques où pourrait s’exercer une autre face de son talent, comme ce fut le cas pour Entre ses mains, de la même réalisatrice. Mais, dans ces deux exemples de contre-emploi, le caractère des personnages restait cohérent et les comédiens n’endossaient qu’une unique personnalité. Ce qui rend la conclusion de Mon pire cauchemar improbable, c’est la volonté trop mécanique d'inverser les tendances réelles de ce couple hypothétique, qui doit tout au désir des auteurs et bien peu à l’évolution naturelle des caractères, le "happy end" systématique pouvant parfois cacher un piège. Cette réserve mise à part, on peut tout de même apprécier ce film alerte et inventif qui a l'ambition estimable de distraire le public.