L'adversaire

Film français de Nicole Garcia

Avec Daniel Auteuil,Emmanuelle Devos,François Cluzet,Géraldine Pailhas,François Berléand


Sélection officielle Cannes 2002


Par Clémentine Gallot
 
Sortie le 28-08-2002

Durée: 2h10

 

On sait à quel point il est délicat d’exploiter un fait divers pour en faire un film, qui ne sera pas un documentaire, mais une fiction "inspirée d’une histoire vraie". D’autant plus délicat que l’affaire est récente, un peu trop.

Une publicité racoleuse devrait attirer le grand public: Romand (Faure, dans le film) y est réduit à un stéréotype de normalité apparente (figure du père, du mari, ou de l’amant) où chacun peut se retrouver et s’exclamer que, mon dieu, la banalité cache bien des monstruosités.

Bref rappel : il s’agit de l’incroyable mensonge de Jean Claude Romand, qui, durant quinze ans, berna son entourage, lui faisant croire qu’il était medecin à l’OMS, et qui, de peur d’être découvert, assassina toute sa famille (en 1993).

La comparaison avec L’emploi du temps de Laurent Cantet (sorti en 2001) ne joue pas en faveur de Nicole Garcia, qui clame pourtant que les deux films n’ont aucun rapport. Oui et non. Oui, dans les grandes lignes, car il s’agit de la même affaire. Même si certains aspects sont privilégiés dans l’un, les faits tirés de la réalité restent semblables. Et non, en un sens, les deux films n’ont rien à voir : à la finesse et la sublimation du premier s’oppose la doctrine du "il faut montrer" (cf. la scène finale du meurtre des enfants). Portée par je ne sais quel ressentiment, Nicole Garcia passe à côté du tact et de la profondeur psychologique, et ne sert ni sa cause, ni celle de Romand. Appuyé par une musique sobre de Badalamenti (compositeur, notamment, de Lynch), le parti pris d’une froideur chirurgicale accentue l’aspect artificiel et forcé. A côté de ce qui était un vrai style dans L’emploi du temps, la réalisation atone finit ici par endormir.

Le livre d’Emmanuel Carrère ne serait certes pas un plaidoyer en faveur de Romand, mais, expliquerait, en quelque sorte, sa conduite. Le titre, L’adversaire, lorgnerait-il du côté de L’étranger de Camus ? Mais Carrère n’est pas Camus et Nicole Garcia ne semble pas sentir le danger qu’il y a à victimiser ainsi le héros de son film. Car il est "L’adversaire", autrement dit, adversaire de lui-même autant que des autres.

Ne serait-ce que par égard pour les familles des victimes, que penser du choix des acteurs ? Daniel Auteuil bénéficiant d’un immense crédit auprès du public parvient à réhabiliter le personnage, à le rendre presque sympathique. La sympathie, la compassion, n’est-ce pas "souffrir avec" ? La cinéaste nous place à côté, voire dans la peau de son héros, sans aucune distance, pour mieux nous convaincre peut-être. Le personnage, présenté comme un caractère de tragédie antique (le poids de la fatalité s’acharnant sur lui), a des excuses: il n’est que l’ombre de lui-même, ce n’est pas sa faute, et le dénouement sera forcément apocalyptique.

Ainsi, Nicole Garcia, absorbée par la lente désintégration de son personnage, passe à côté de son film, c’est à dire, de celui que nous attendions.